Mamie explore le temps

Scan 2"Retiens ta vie.


Les premiers Konzentrationslager apparurent en Allemagne au lendemain de la prise du pouvoir par les nazis.


 Les première victimes furent des Allemands : opposants politiques, inadaptés sociaux et même malades mentaux. L'intention des nazis était d'isoler ces éléments "dangereux" ou "dégénérés" et, par la contrainte, de les "rééduquer". Avant la guerre, la propagande nazi ne cachait pas l'existence des camps et n'hésitait pas à les présenter comme des modèles. Force est d'ailleurs de reconnaître que les nazis n'ont pas inventé ce type de camps, dont le régime soviétique, dès les années 20, a peuplé la Sibérie.


 Les détenus étaient distingués selon leur origine par un triangle de couleur cousu sur la poitrine : rouge pour les prisonniers politiques, vert pour les droits communs, rose pour les "asociaux". Après le début de la guerre, des lettres précisaient la nationalité des détenus, et les résistants étaient souvent affublés de la sinistre mention NN (Nacht und Nebel, nuit et brouillard), qui les promettait au régime le plus dur.


 Mais c'est surtout la décision de l'extermination des Juifs qui transforma les camps en usines de la mort industrielle. Après avoir songé à déporter des millions de Juifs d'Europe de l'Est vers Madagascar et les avoir entassés dans de gigantesques ghettos, les nazis entreprirent de les exterminer. On bâtit alors de grandes chambres à gaz (camouflées en douches pour ne pas provoquer de mouvements de panique parmi les condamnés) et d'énormes fours crématoires destinés à brûler les cadavres.


 En 1944, le camp d'Auschwitz envoyait à la mort plus de 5 000 personnes par jour. A l'arrivée des trains, les SS distinguaient les aptes au travail (qui étaient promis à la mort lente par épuisement), des inaptes, envoyés immédiatement à la chambre à gaz.


 Ma Mamie m'a dit que sur les murs, il y a encore les griffes des personnes qui ont été déclaré inaptes. Elle m'a dit aussi que parmi celles et ceux qui étaient déclarés aptes, deux phrases étaient sur toutes les lèvres. La première était celle qu'on disait à quelqu'un qui n'allait pas bien : Retiens ta vie

 

 La deuxième était celle que disait la personne qui n'allait pas bien justement et qui savait qu'elle ne pourrait pas la retenir plus longtemps. Elle disait alors : N'oublies pas d'en parler.

 

 

Collection "Mamie explore le temps"

Lee Harvey Oswald -  Stavisky ou la corruption - Sarajevo ou la fatalité - Jeanne d'Arc -  Seul pour tuer Hitler -  Leclerc - Sacco et Vanzetti - La nuit des longs couteaux - Jaurès - Landru - Adolf Eichmann - Nobile - Mr et Mme Blériot - Les Rosenberg - Mamie embarque sur le Potemkine -  L'horreur à Courrières - Lindbergh - Mamie au pays des Soviets - Jean Moulin face à son destin - Mamie est dos au mur - L'assassinat du chancelier Dolfuss - L'honneur de Mme Caillaux - Mamie au pays des pieds noirs - La Gestapo française - Auschwitz  

journal"Victor Hugo et Juliette Drouet.

 

 

 Juliette fait une toute petite intervention dans la pièce. Une phrase, pas plus. Pourtant, malgré l’exiguïté de son rôle, elle a été remarquée. Par la critique, par le public et par Hugo.

Il est sous le charme.

 

Le lendemain soir, ce n’est pas vers la loge de l’actrice principale qu’il se dirige, mais vers celle de Juliette. Sur ce qui s’est passé ensuite, ma Mamie ne sait rien. Elle est sûre en revanche qu’il y est revenu le soir suivant, et les autres soirs. Sûre que, maintenant, il vit dans l’attente de l’heure où il la retrouvera. Juliette ressent avec une ivresse mêlée d’étonnement cette étrange patience d’un homme amoureux : car elle ne doute pas un instant qu’il le soit.

Plus tard, il lui écrira : "Tu sais qu’il y a un mot infini, je te le dis aujourd’hui comme je te l’ai dit pour la première fois le 16 février 1833 : je t’aime."

On commence à y voir plus clair.

 

 Mais les actes ne suivent pas toujours les mots. Etonnement, déception de Juliette. Les hommes qu’elle a connus jusque-là se sont tous montrés beaucoup plus entreprenants ! Cette timidité est-elle chez Victor l’effet de l’inexpérience ? La question est sur la table mais plus probablement elle représente son ultime hésitation devant l’inconnu. Juliette, femme experte, sent qu’il lui appartient de lever les derniers scrupules de Victor. Cette nuit-même, elle lui écrit une lettre qu’il recevra le lendemain chez lui et qui annonce la couleur : "Merci mon bien aimé Victor, de tout le bonheur que tu me donnes. Merci à ta croyance en l’avenir. Il y a déjà entre nos âmes une alliance sainte qui ne peut pas être rompue.  Demain nous sentirons nos deux âmes se toucher sur nos lèvres."

Direct. Très direct.

Or, trois jours vont s’écouler sans qu’il ne se passe rien ! Elle ne comprend pas, elle ne comprend plus.

Elle sait que Victor doit venir la chercher pour l’amener au bal elle passe à la vitesse supérieure : "Viens me chercher, ce soir, je t’aimerai jusque-là pour prendre patience - et ce soir - oh ! ce soir, ce sera tout ! Je me donnerai à toi toute entière. J."

Difficile d’être plus clair.

 Il est venu. Ils sont là tous les deux, dans le salon. En fait, ni elle, ni lui n’ont envie d’aller à ce foutu bal. Qui a prononcé la phrase qui allait déterminer tout leur avenir : et si nous n’y allons pas ? Elle, sans doute. Elle l’a entraîné dans sa chambre : "Ce soir, ce sera tout." Ce fut tout. Huit ans plus tard il lui écrira :

  "T’en souviens-tu ma bien aimée ? Notre première nuit, c’était une nuit de carnaval, la nuit du Mardi gras de 1833. Rien pas même la mort, j’en suis sûr, n’effacera en moi ce souvenir. Toutes les heures de cette nuit traversent ma pensée en ce moment, l’une après l’autre, comme des étoiles qui passeraient devant l’oeil de mon âme. N’oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a changé ta vie. Cette nuit-là, tu as laissé au-dehors, loin de toi, le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans l’amour."

  Emerveillement de la découverte d’un corps et d’une âme. Ivresse, exaltation. Hugo en rajoute une couche, on le lit religieusement : "Le 26 février 1802, je suis né à la vie, le 17 février 1833, je suis né au bonheur dans tes bras. La première date, ce n’est que la vie, la seconde c’est l’amour. Aimer, c’est plus que vivre".

 

 Une dernière pour la route : "Je n’oublierai jamais cette matinée où je sortis de chez toi, le coeur ébloui. Le jour naissait. Il pleuvait à verse. De grands cris inondaient le boulevard du temple. ils étaient ivres, et moi aussi, eux de vin, moi d’amour. A travers leurs hurlements, j’entendais un chant que j’avais dans le coeur. Je te voyais, toi, douce ombre rayonnante dans la nuit, tes yeux, ton front, ta beauté, et ton sourire aussi enivrant que tes baisers. O matinée glaciale et pluvieuse dans le ciel, radieuse et ardente dans mon âme !"

 

De cette nuit, elle et lui sont sortis éblouis. Dans les bras de la femme aimée, il a connu des plaisirs jusque-là ignorés. Il s’est étonné de ses propres dons restés - si longtemps - assoupis au creux du lit conjugal.

Cinquante années d’amour viennent de commencer. Cinquante années !

 

 L’homme qui, à l’aube regagne l’appartement endormi de la place Royale sait-il vraiment où il va ? Et elle qui, au fond d’un lit redevenu solitaire, garde dans le coeur et sur le corps la trace de tant de baisers brûlants ?

 En effet, comment douter qu’il y ait là de l’amour et du meilleur ? 

 Rien ne manque à cette liaison qui s’engage, pas même la jalousie. Et celle-ci vient, non de Victor, mais de Juliette. Il lui a dit vouloir se rendre à un bal - encore un - sans elle. Elle n’en accepte même pas l’idée qui la rend folle. D’où un véritable ultimatum : "Si vous ne me répondez, d’ici à minuit, je comprendrai que vous tenez peu à moi... et que tout est fini... et à tout jamais." On se réconcilie : comment pourrait-il en être autrement ? C’est au tour de Hugo d’être jaloux, il demande des comptes. Réponse de Juliette : "Dieu m’est témoin que je ne t’ai pas trompé dans notre amour une seule fois depuis quatre mois..." Je ne sais pas vous cher lecteur mais moi je trouve qu’il y a trois mots de trop : "dans notre amour".

Juliette établit une différence très nette entre le don de son corps sans plaisir et l’offrande totale : très exactement la distinction que font les courtisanes. Victor, lui, la veut toute à lui. A lui seul. A Juliette, il demande tout et n’offre rien - que son amour.

Cet étrange marché, parce qu’elle l’aime d’un amour plus fort que la raison, Juliette va l’accepter.

 Alors la question que tout le monde se pose, Juliette a-t-elle cru un moment que Hugo quitterait tout, et d’abord Adèle, pour elle ? Ma Mamie l’ignore.


 En tout cas, elle est formelle quand elle avance qu’à aucun moment - elle dit bien : à aucun moment - l’idée n'est venue à Hugo de vivre avec Juliette. Dans les bras de Juliette, il retrouve quelque chose de capital qui n’est rien de moins que son identité. De nouveau, il peut croire en un avenir. Et puis, il ne faut pas oublier toutes ces scènes épuisantes. C’est qu’elle n’est pas facile à vivre, Juliette ! Malgré ces tempêtes, Hugo ne brisera rien. Jamais. Perdre Juliette ! Cette seule idée lui fait monter aux lèvres un goût de cendre et de mort.


Mieux : même au plus fort de son amour pour Juliette, il ne cessera jamais d’aimer Adèle. Il l’aime différemment, voilà tout. Mais il a besoin de sa douce présence dans la maison, de cette connivence qui fait une famille, d’habitudes devenues une autre nature. Il aime Juliette, mais il a parfaitement conscience qu’une séparation d’avec Adèle lui serait un intolérable arrachement. Donc il n’y pensera pas.


 Leurs rencontres - et leurs étreintes - ont lieu dans la rue de l’Echiquier. Chez elle. C’est là qu’éclatent des scènes de plus en plus violentes. Elle a du caractère Juliette ! Un jour qu’Hugo a vraiment dépassé les bornes, elle a couru, après son départ, à la coiffeuse où elle enfermait les lettres de son amant et les a déchirées en mille morceaux. Après quoi, elle les a brûlées. L’apprenant, Hugo est au désespoir : ces pages, il estimait qu’elles contenaient le meilleur de sa prose. Quelle perte pour la postérité ! Même en amour, l’écrivain se garde d’oublier son oeuvre.


 On se dispute. On se réconcilie sur l’oreiller. Humiliée, elle s’en veut d’avoir cédé : "Je vous demande pardon d’avoir consenti à vous appartenir, après ce qui s’était passé entre nous". Elle l’injurie, pleure, sanglote, puis se jette dans ses bras. Ce qu’ils sont, au cours de tous ces premiers mois : de merveilleux amants, mais des amants terribles. Au tumulte succède des moments de bonheur absolu. Ce qui les lie encore, c’est que le sentencieux Victor s’est, tout à coup, et sans que rien n’annonce ce changement, senti redevenir un adolescent. En un instant, il perd ses airs graves pour retrouver la gaieté d’une enfant. Et bien sûr, cela s’achève au lit. Ce qui n’empêchera pas le lendemain une nouvelle scène et, tout à coup, la furieuse et solennelle promesse de ne plus se revoir. 

Jamais.

 

Victor à Juliette : "Croire, espérer, jouir, vivre, rêver, sentir, aspirer, sourire, soupirer, vouloir, pouvoir, tous ces mots-là tiennent dans un seul mot : aimer. De même ma Juliette, tous les rayons du ciel, ceux qui viennent du soleil, ceux qui viennent des étoiles sont mêlés dans un regard de toi !" Quelques jours plus tard, il oublie de venir à un rendez-vous et derechef Juliette crie sa colère et son chagrin : "Il est bien évident que vous ne m’aimez plus. Adieu, pensez à moi sans amertume."

 

 Il accourt, il l’étreint, elle oublie.

 

 Le problème c’est qu’Hugo ne se montre pas aussi empressé au lit qu’elle le souhaiterait. Elle qui n’a jamais boudé les plaisirs du corps, proteste alors : "Je vous désire. Si vous aviez l’esprit d’en profiter, mais vous êtes plus bête qu’un bonhomme en pain d’épice et vous n’êtes pas même bon à être mis en loterie".

 Le 13 juillet 1835, elle protestera contre "la loi de chasteté que vous observé si rigoureusement avec moi". Et encore : "Je vous assure, plaisanterie à part, mon cher petit Toto que nous nous conduisons d’une manière tout à fait ridicule. Il est temps de faire cesser le scandale de deux amoureux vivants dans la plus atroce chasteté." Elle le poursuit de façon aussi drôle que charmante : "Mon cher petit Totot, vraiment tu devrais venir, ne fût-ce que pour voir l’effet que cela me ferait."

 En revanche, quand elle le retrouve, c’est l’ivresse dont elle ne songe jamais à limiter l’expression : "Je trouve que six heures passées dans les bras l’un de l’autre valent plus d’un siècle en omnibus. C’est mon opinion, et toi ?"

 

Et lui n'en pense pas moins...

 

Rideau.

 

Collection Mamie raconte Hugo :  Victor et Léonie ; Victor et Juliette ;  Victor et Adèle se marient ;  Victor et Adèle ;  Les châtiments de Mamie ;  L'éveil du petit Hugo

journal"L'homme le plus riche du monde.

 

 Comment devient-on l'homme le plus riche du monde ? Ma Mamie s'est posée la question. Mieux : comment, après être entré dans la vie sans un sou, peut-on en venir à posséder deux milliards de dollars ? La fortune d'un homme, un homme seul. Un homme qui s'appelait John Davidson Rockefeller, nom que l'on abrégea en John D. Rockefeller. Le nom le plus fameux de l'histoire des Etats-Unis au XIXème siècle. 

 Mamie fait bien sûr référence à la conquête de l'Ouest. La guerre de Sécession, Lincoln et l'émancipation des esclaves. La ruée vers l'or. L'ère industrielle qui prend son élan. Parce qu'il faut bien préciser que dans notre monde moderne, une réussite telle que celle de Rockefeller ne serait plus possible. Mais revenons au commencement : le conte de fées commence donc le 8 juillet 1939 au petit village de Richford où un petit garçon vient de naître.

 

 Son père William Rockefeller - plus connu sous le sobriquet de Big Bill Rockefeller - a aussitôt quitté la maison. Car Big Bill n'est jamais chez lui. Il court les grands chemins, avec un cheval et une carriole. Dès qu'il arrive dans un village, il tend au premier aubergiste sa carte : William Avery Rockefeller , docteur en médecine. D'où lui vient ce doctorat ? De sa propre autorité. Les malades affluent : pionniers, trappeurs, indiens. A tous, il remet la même fiole qui contient uniquement de l'eau de source et du sucre de canne. A sa décharge, disons que les véritables médecins de son temps ne guérissaient pas davantage le cancer ni la tuberculose, pas plus que les rhumatismes ni les maladies de peau. William Avery Rockefeller, lui, vend au moins de l'espoir.

 De temps à autre, William retrouve les siens à la ferme. Le petit John, qui grandit, le voit surgir chaque fois avec joie. C'est que le père arrive non seulement avec les poches pleines d'argent, mais aussi muni d'un stock inépuisable d'histoires. L'argent ne dure pas, car la plupart du temps, William le perd au jeu. Alors, il harnache de nouveau son cheval, l'attelle à la carriole, renouvelle son stock d'eau sucrée et repart visiter ses indiens et ses pionniers. Des voisins médisants affirment d'ailleurs que, pour échapper à la police, il change de nom et de personnalité. On dit même qu'il entretient un second ménage dans l'Ouest. On raconte aussi que, pour capter la confiance de certaines tribus indiennes, il s'est fait passer pour un sourd-muet, ce genre d'infirmité étant considéré par les Peaux-Rouges comme d'origine divine.

 Un jour, en 1849 - John a dix ans - c'est le drame : l'huissier parle d'une condamnation encourue par le père et saisit tous les biens. Mais qu'à fait ce père ? Dans le village, chacun a son opinion. Pour les uns, Big Bill a encore volé des chevaux pour les revendre. Personne ne sait mieux camoufler un cheval que lui. Pour d'autres, c'est quelque chose de bien pire que le vol des chevaux. Big Bill aurait violé une mineure. Il aurait été condamné à des dommages et intérêts. C'est pour les payer qu'on vend le mobilier.

 Le fait est que Big Bill est un homme traqué. Il ne viendra plus chez lui qu'en se cachant. En pleine nuit, sa femme, John, ses cinq frères et soeurs, l'entendent frapper. Tout le monde se lève, on passe quelques heures avec le "docteur en médecine". Big Bill repartira avant l'aube. Personne dans le village ne sait même plus qu'il existe. Un jour, d'ailleurs, Mme Rockefeller annoncera la mort de son mari. Quand elle-même mourra, bien des années plus tard, son acte de décès la dira veuve. Pourtant, vers les années 1850, près de la frontière canadienne, vivait un certain docteur William Livingstone. Lui aussi soignait le cancer et la tuberculose. Avec de l'eau sucrée. Chose bien étrange, les amis de John avaient vu apparaître chez celui-ci le docteur Livingstone. Ma Mamie parvint à se procurer une photo de Big Bill et une photo de Livingstone. Elle est formelle : ils se ressemblaient comme des frères.

 

 Chez les Rockefeller, on est pauvre, très pauvre. Le petit John a appris très tôt la valeur de l'argent. A douze ans, il possède 50 dollars d'économie. Il décide d'arracher les pommes de terre d'un voisin pour gagner quelques sous - trois dollars -, mais il ne tient plus debout tant son dos lui fait mal. Or il prête ses cinquante dollars à un autre fermier. Quelques mois plus tard, quand il les récupère, il encaisse un intérêt de 3,5 dollars. Le petit John vient de découvrir la valeur de l'argent. "Je compris ce jour-là qu'il est absurde de travailler pour l'argent : il faut que l'argent travaille pour vous." C'est la règle d'or du capitalisme. John D. vient de découvrir le capitalisme.

 Après l'école primaire, Big Bill décide d'envoyer son fils à l'école de commerce de Cleveland. Au bout de six semaines, il a tout appris, tout compris, tout enregistré. Aucune disposition pour la littérature, l'histoire, les arts, la science, le petit John D. En revanche, il se révèle un as en calcul. Personne ne peut le battre lorsqu'il se livre à une opération de calcul mental. Plus tard, face à un adversaire coriace, il sera toujours le premier à pouvoir estimer les résultats pratiques d'une opération financière. Ce don lui fera gagner quelques millions de dollars de plus.

 Le voilà sorti de l'école de commerce. Il a seize ans. Que va-t-il faire ? Naturellement, trouver une situation. Mais à Cleveland, c'est la crise, John D. frappe à toutes les portes. Aucune ne s'entrouvre : "Rien pour vous, petit." Chaque soir, il rentre épuisé à la maison. Le lendemain, il repart. Jusqu'au jour où un employeur est séduit par le petit. John D. est engagé comme aide-comptabl à l'essai. L'évènement se passe le 26 septembre 1855. Toute sa vie, Rockefeller le célèbrera comme un épisode capital de sa vie. Il gagne un demi-dollar par jour. Quelques années plus tard, il gagnera plusieurs milliers de dollars à l'heure. Il est entré dans une entreprise qui s'occupe d'expéditions de marchandises par eau et chemin de fer. Une aubaine pour John D. Il apprend là un métier qui, plus tard, va être pour lui d'une utilité essentielle. Mais comment est le petit John D. ?

 Il est mince légèrement au-dessus de la moyenne, toujours tiré à quatre épingles. Il regarde bien en face ses interlocuteurs. Il parle peu, sourit rarement. Toutes qualités comme dit Mamie qui, d'évidence, sont le propre d'un businessman qui veut réussir. C'est Casanova qui a dit : "L'homme appelé à faire fortune doit être souple, insinuant, dissimulé, impénétrable, souvent bas, perfidement sincère, faisant toujours semblant de savoir moins qu'il ne sait, patient, maître de sa physionomie..." John D. Rockefeller a-t-il lu la définition de Casanova ?

 

 Maintenant, il loue à Cleveland une petite chambre. Sa mère réside dans une ferme assez proche où elle se fait aider pour le ménage par une jeune fille, Melinda Miller. Jolie, la petite Miller. Le froid John D. s'étonne lui-même de l'intérêt qu'il commence à ressentir pour cette servante. Il se promène avec elle mais la mère Miller ne mange pas de ce pain-là. Un mariage avec John D. ? Il n'en est pas question. Sa fille n'épousera pas un "garçon sans avenir".

 Trois ans déjà qu'il travaille dans l'entreprise de transport, John D. juge à propos de demander une augmentation. On la lui refuse. Il démissionne. Peut-être existe-t-il une autre raison à ce qui pourrait apparaître comme un coup de tête. Il vient de rencontrer un jeune anglais du nom de Clark qui possède des économies. John D. Lui propose une association. Pourquoi ne pas créer une entreprise qui s'occupera de transport ? Lui, John D. connaît admirablement le mécanisme d'une telle affaire. Il apporte son expérience à l'entreprise future. Mais il lui faut des sous. Opportunément, voici que Big Bill vient, une nuit de plus, frapper à la porte. John D. en profite pour lui demander un prêt de mille dollars. Miracle ! Big Bill les possède et ne les a pas encore perdus au jeu. Il les avance à son fils. Mais comme il n'y a pas de petits bénéfices, il réclame 10% d'intérêts.

 La suite ? La firme Rockefeller and Clark ouvre ses portes à Cleveland au moment où la guerre éclate, la terrible et inexpiable guerre de Sécession. De jeunes Américains du Nord et du Sud vont s'entretuer pour ou contre les Noirs. A la différence de son frère, John D. n'y participe pas. Chaque dimanche, il se rend ponctuellement à l'église. Nul ne chante mieux les hymnes. Nul n'écoute avec plus d'attention le pasteur. Au vrai, le paroissien modèle. A l'école du dimanche, John D. se mue en ardent propagandiste. Il trouve tout à coup des paroles de feu pour enseigner aux jeunes gens la vertu et le sens du devoir. A l'école du dimanche, fréquente une jeune fille que, familièrement, on appelle Cettie. Elle se nomme Laura Celestia Spelman. John D. la connaît depuis l'école primaire. Elle ne manque pas une des allocutions du jeune Rockefeller. Elle l'écoute de toutes ses oreilles et le dévore des yeux. Comme lui, elle hait le théâtre, l'alcool et la fumée des cigarettes. Quand on critique John D. - car on le critique déjà - elle prend fougueusement sa défense. 

 En 1864, John D. va épouser Cettie. Mariage d'amour ? Sûrement pas. Il a sentie l'attachement de Cettie pour lui, a pesé soigneusement ses qualités. Il a jugé qu'elle ferait une bonne épouse. Il lui a proposé de l'épouser. Il a raison. Ce mariage durera soixante-cinq ans. la nouvelle Mme Rockefeller sera pour son mari une collaboratrice efficace. Elle lui donnera cinq enfants - et le bonheur privé. Jamais il ne la trompera. Sans doute n'en a-t-il jamais eu l'idée.

 1862 devait rester pour John D. l'année pendant laquelle il découvre l'existence du pétrole. Jusque-là, sa vie est celle d'un homme d'affaires remarquablement doué et qui a réussi. Il pourrait s'en contenter, continuer à faire fructifier la firme Rockefeller and Clark. La voie est tracée. Qui dira pourquoi certains êtres, justement, ne se contentent pas de la voie tracée ? Dans le secret de son âme, John D. a juré de devenir Rockefeller. Et il n'est pas encore Rockefeller. Il en est loin. C'est le pétrole qui va faire de lui Rockefeller.

 On connaît le pétrole de toute éternité. Le bitume dont Noé enduisit son arche provenait tout droit du pétrole. Au début du XIXe siècle, le pétrole aux Etats-Unis s'appelait rock oil : huile de roche. On le recueillait en Pennsylvanie, dans les rivières où il se mêlait aux eaux. On en emplissait des bouteilles que l'on vendait comme spécialité pharmaceutique.

 Les héros ne manquent pas. Dans tous les pays, on consomme de l'huile de roche. La demande ne cesse de croître. Comment récolter davantage de pétrole ? Une question qui est sur toutes les lèvres. Ici intervient un certain Edwin L. Drake. C'est un chef de train qui a dû abandonner ses fonctions dans les chemins de fer pour raison de santé. En 1857, il est engagé par une compagnie formée dans le dessein de découvrir du pétrole en Pennsylvanie. Un détail : on engage Drake que parce qu'il jouit, à titre d'ancien cheminot, d'un titre de transport gratuit. On estime que ses frais de voyage coûteront ainsi moins cher à la nouvelle société. Le PDG M. Townsend décerne à Drake, de sa propre autorité, le titre de colonel : "Cela fera mieux en Pennsylvanie", décrète-t-il. Ainsi le colonel Drake va-t-il entrer dans l'Histoire.

 Car, parvenu à Titusville, au centre des gisements supposés, Drake va avoir l'idée de faire appel à un vieux puisatier, affectueusement appelé "oncle Bill". En un lieu où le pétrole suinte à la surface du sol, Drake décide de forer un puits. Le 27 août 1859, la sonde parvient à vingt-trois mètres de profondeur. Elle s'enfonce dans une petite cavité. Quelques heures plus tard, le puits s'emplit de pétrole. A la fin de la journée, on en a recueilli près de quatre mille litres. Drake vient de forer le premier puits de pétrole.

 En quelques heures, la nouvelle va se répandre dans la région. En quelques jours, dans tous le pays. Aussitôt, les prospecteurs affluent. On s'arrache à prix d'or des terrains susceptibles de contenir du pétrole. Partout les puits surgissent. Aussi les fortunes. De pauvres hères deviennent riches en quelques semaines. C'est la fièvre du pétrole qui, dans l'épopée américaine du XIXème siècle, apparaît comme l'équivalent de la ruée vers l'or. Elle comporte des enrichissements fabuleux, des ruines spectaculaires, des vols et des assassinats.

 D'autant plus que vers 1860, les chimistes découvriront le moyen de raffiner ce pétrole. Jusque-là, en brûlant, il répand une odeur épouvantable. Désormais, on pourra, sans empuantir une maison, s'éclairer au pétrole. Du coup, la demande devient gigantesque. Tout le monde civilisé veut s'éclairer au pétrole. Tout le monde civilisé demande ce pétrole à la Pennsylvanie. On voit les villages pennsylvaniens se couvrir de baraques, de saloons, de magasins. Des villes naissent en quelques mois. Les derricks montent partout vers le ciel.

  Mais si la demande de pétrole va croissant, un problème se pose chaque jour avec plus d'acuité : celui du transport. Entre l'hiver où les charrettes s'embourbaient, les embouteillages monstrueux et les tarifs prohibitifs exigés par les charretiers, on ne s'en sort plus.

 Or, un jour de 1862, un jeune homme de vingt-trois ans vient visiter Titusville, capitale du pétrole pennsylvanien. C'est John D. Rockefeller. Il faut l'imaginer sur la terrasse - quelle terrasse ! - du rudimentaire hôtel de la ville. Il regarde les derricks érigés dans un désordre total. Il voit la foule des pionniers déambuler dans les rues. Il entend le piano des saloons. Et - scandale !- il voit devant ces établissements les prostituées aguicher d'éventuels clients. Très vite, John D., toujours froid, réservé, sévère, va prononcer un jugement sans appel. Un businessman digne de ce nom ne peut pas s'intéresser au forage du pétrole.  Seuls des gens de peu, des aventuriers, des amateurs de jeux de hasard peuvent se passionner pour une telle entreprise. Lui, John D., a par définition horreur des jeux de hasard. Il est venu voir, parce qu'on parle beaucoup de pétrole, parce qu'on raconte partout l'histoire des gens qui se sont enrichis avec le pétrole. Mais le forage du pétrole n'offre aucun intérêt. En revanche, le pétrole, lui, en tant que tel, vaut qu'on s'y intéresse.

 Car John D. fait une distinction entre le forage et le raffinage. Si le forage est, à ses yeux, une aventure malpropre et quelque peu déshonorante, le raffinage lui semble une affaire sérieuse. La demande mondiale ne cesse d'augmenter. Cette demande intéresse le pétrole raffiné. Celui qui raffine le pétrole ne peut pas perdre. Il ne dépend pas du hasard. Il trouvera toujours des producteurs pour lui vendre leur pétrole. Donc lui, John D., raffinera le pétrole. Parce qu'i croit au pétrole. Parce qu'il pense que celui qui vendra du pétrole fera une immense fortune.

 

 Cette fois, l'agent du destin va s'appeler Andrews, l'aîné de Rockefeller de quelques années. Andrews fabrique des bougies. Et il a découvert un nouveau procédé de raffinage, qui permet d'obtenir du pétrole de meilleure qualité. Rockefeller n'hésite pas. Il s'associe avec Andrews. Celui-ci va se révéler un "véritable génie du raffinage". Sa technique laisse loin derrière lui les concurrents. La réussite est immédiate. Les capitaux que Rockefeller a placés dans l'affaire lui rapportent 100%. Donc, il avait vu juste. De nouveau, son flair en éveil. L'affaire est excellente, mais il sent qu'il peut aller beaucoup plus loin et décide d'abandonner son affaire de transports et de se consacrer uniquement au raffinage. Clark ne veut pas le suivre. Tant pis, ou tant mieux ? Rockefeller quitte Clark, lui serre la main :

- Maurice, vous avez eu tort, car cette fois-ci je suis sur la route de la fortune.

 Dans la nouvelle affaire, il y a trois associés : John D., Andrews et un certain Henry Flager. Flager est une sorte d'aventurier sympathique. Il a connu des mois et même des années de misère, dormant, sur une botte de paille, sous le comptoir d'un débit de boisson. Mais un de ses oncles, distillateur d'alcool, a fait fortune.  On affirme d'ailleurs que ces alcools étaient plus ou moins frelatés. Flager investira la fortune de son oncle dans les entreprises de Rockefeller. Le puritain John D. s'abstient d'alcool par principe. Que ce nouvel argent qui lui vient soit le résultat d'une production d'alcools frelatés, il l'accepte néanmoins. Pour lui, l'argent n'a pas d'odeur.

 Ce qui résume John D., c'est une extraordinaire passion de l'économie. Quand il achète du pétrole, il choisit les moments où les cours sont bas. Il stocke le pétrole raffiné pour le vendre au plus haut cours. Il deviendra maître dans ce genre de sport.  En juin 1870, il fonde la Standard Oil of Ohio, au capital d'un million de dollars. l'évènement passe naturellement inaperçu. C'est pourtant ce jour-là que naît le plus colossal trust de toute l'histoire l'économique.

 A cette époque, coexistent vingt-six raffineries à Cleveland. Un soir, Rockefeller se promène en compagnie de Flager. Autour d'eux, les cheminées des raffineries et les flammes qui brûlent. Flager, méditatif, dit :

- Il y a beaucoup trop de ces usines par ici, je me demande comment on pourrait les regrouper.

 John D regarde brusquement Flagler. Il le quitte sans dire un mot. Il rentre chez lui. Tout simplement, il vient d'avoir l'idée. Le lendemain, Flagler, dûment chapitré, se rend chez un petit raffineur dont l'affaire, de notoriété publique, est peu brillante. Flagler lui offre 4700 dollars de sa raffinerie. L'homme croit rêver. Il accepte. C'est le début de la gigantesque entreprise d'absorption dans laquelle Rockefeller va mettre toutes ses forces et tout son génie.

 Pour acheter les raffineries concurrentes, il faut les ruiner. C'est une véritable guerre qui commence, où tous les coups seront bons. Clandestinement, Rockefeller va passer avec Vanderbilt l'un des plus monstrueux contrats qui aient jamais été signés avec des compagnies de chemin de fer. Celles-ci sont aux mains de véritables pirates, notamment le fameux Gould. Un jour, Gould a provoqué en duel l'un de ses concurrents. Traditionnellement, l'offensé a le choix des armes. Celui-ci choisit la locomotive. Donc les deux locomotives se sont élancées sur la même voie l'une contre l'autre. Des deux carcasses défoncées et fumantes, on a retiré le cadavre du concurrent - et Gould, grièvement blessé, mais vivant.

Vanderbilt est du même tonneau. Ce que Rockefeller a signé avec lui, c'est un accord qui lui consent des tarifs 50% moins élevés qu'à ses concurrents. Au contraire, on élèvera de 50% le tarif des concurrents. Ce qui apparaît plsu incroyable encore, c'est que Rockefeller a obtenu de toucher une partie des superbénéfices venant de l'augmentation supportée par ses propres concurrents. Deux chiffres pour mesurer l'écart des camps en présence : en 1872, la Standard Oil ne représente que 4% de la capacité de raffinage américain alors que cinq ans plus tard, elle contrôlera 95% du marché mondial des pétroles. En seulement cinq ans !

 Sa technique ? Il va voir les raffineurs un à un. Il déclare qu'il ne veut pas leur mort. Il pense seulement que l'isolement est néfaste. par voie de conséquence, il leur propose le rachat. C'est leur intérêt. D'autant plus qu'il ne leur donnera pas d'argent, mais les paiera en actions de la Standard qui, assurément, sont destinées à monter. En rachetant leur raffinerie, Rockefeller annonce à ses confrères qu'il fait leur fortune. Le plus étrange est que l'affirmation se révélera souvent vraie. Ceux qui recevront des paquets d'action de la Standard se trouveront quelques années plus tard en possession de titres qui auront centuplé.

 Il faut le dire : beaucoup acceptent le marché. Mais il en est qui refusent. Ceux-là voient tout à coup les prix baisser. Ils sentent venir la ruine. A point nommé, Rockefeller formule de nouvelles propositions que, cette fois, on accepte.

 Une raffinerie va résister plus longtemps que les autres. Son propriétaire engage un technicien qui fait bruler la raffinerie en poussant trop fort les feux de l'alambic. On poursuivra Rockefeller. Il démontrera qu'il n'a rien à voir avec l'ingénieur. C'est vrai. Cet ingénieur ne connaissait que les associés de John D.

 La vérité est que Rockefeller est passé sans pitié sur les corps de tous les raffineurs. Un jour, pourtant, une femme est venue l'implorer. Elle est veuve. Pour élever ses enfants, il faut qu'elle garde sa raffinerie. Le prix qu'on lui propose ne lui permettra plus de vivre. Son accent est émouvant. Il se passe alors quelque chose d'extraordinaire - et peut-être d'unique : les yeux bleus d'acier de Rockefeller s'embuent. Il est ému. Il promet : elle gardera la raffinerie. Elle rentre chez elle, rassérénée. Le lendemain, les associés de Rockefeller  exigent son départ. Stupéfaite, elle proteste. John D. ne lui a-t-il pas promis de lui laisser sa raffinerie ? Implacables, les associés. La femme demande à le revoir. Il refuse. Elle ne le rencontrera plus jamais et devra céder. Le seul mouvement de pitié de John D. n'a duré qu'une seule nuit.

 Mais tout ne se passe pas si aisément. Un jour, quelqu'un dévoie le détail des contrats secrets de Rockefeller avec les chemins de fer. Scandale immense. A point nommé, on annonce que les contrats ont été annulés. Vanderbilt confirme. Apparemment, Rockefeller a capitulé. Tout rentre dans l'ordre. La presse se tait.

 Or lisez bien ceci : Rockefeller bénéficie toujours secrètement des mêmes tarifs !

 Toutefois cet homme grave se déride avec ses enfants. A la table familiale, parfois il chante, il jongle avec des assiettes ou il pose un biscuit en équilibre sur son nez pour le happer.

 De nouveau, on attaque Rockefeller. Cette fois c'est une meute qui l'assaille. Il n'a pas pu cacher éternellement qu'il dominait tout le pétrole du monde. Une longue guerre l'opposera au pouvoir. Il est un homme haï. Mais il s'en tirera toujours en montrant une éternelle bonne conscience. Il se sent dans son droit. Lorsqu'il voit paraître les premières voitures automobiles, il comprend que son empire va encore grandir. Il faudra du pétrole pour ces voitures. C'est lui, Rockefeller, qui va alimenter les voitures automobiles du monde entier.

 Brusquement, c'est le coup de théâtre. L'incroyable, l'imprévisible. Nous sommes en 1895, la fortune de Rockefeller est la plus vaste du monde et ce potentat, ce milliardaire annonce qu'il se retire des affaires. Il n'a que cinquante-six ans.

 Pour charmer sa retraite, John D. se borne à spéculer. Un simple amusement. Mais entre ses doigts, le jouet devient de l'or. presque sans l'avoir voulu, il gagne quelques centaines de millions de dollars de plus. Alors, adieu la spéculation. Maintenant, il ne s'intéresse plus qu'au golf. Mais dans sa vie, il y a une faille : Rockefeller a peur. Il vit dans la terreur d'être assassiné. Il se sait l'homme le plus détesté du monde.

 Un jour John D. rencontre un pasteur, un certain Gates. Gates parle au vieil homme : l'heure est venue pour lui de distribuer son immense fortune. On va alors assister à la plus extraordinaire des métamorphoses de cette vie hors série. Rockefeller a été convaincu. Pourquoi un homme seul garderait-il tant d'argent ? Il n'a vécu que pour le profit, il va exister pour la charité. Ce sera la mission de son fils. On assiste alors au plus insolite des spectacles, celui d'un fils n'ayant qu'une préoccupation : redistribuer la fortune que son père a gagnée. Du jamais vu !

 La fin ? John D. est devenu octogénaire, nonagénaire. Sa femme est morte, ses amis sont morts. il survit. Il reste seul.Le jour de son 97ème anniversaire, il déclare :

- Je fais le pari d'arriver à la centaine.

Il n'a pas droit aux trois petites années, emporté par un infarctus du myocarde.

 Faut-il l'envier Une telle réussite laisse pantois. Néanmoins, ma Mamie ne puis s'empêcher de penser à ce dialogue qu'il a échangé un jour avec l'un de ses amis, amateur de livres. Il lui demandait :

- Vous êtes heureux avec tous vos bouquins ?

- Très heureux.

- Pour moi, la seule chose qui me fasse plaisir, c'est de toucher des dividendes !

Depeche"La révolte des gladiateurs qui a ébranlé Rome.

 

 Une nuit de juillet, en l'an 73 avant Jésus-Christ. Soixante-dix hommes s'évadent de l'école des gladiateurs de Cnaeus Lentulus Batiatus, à Capoue. Ces hommes-là s'avancent dans les cours de l'école. Autour d'eux, le silence. Ils ne marchent pas, ils se glissent.

 Avec d'infinis précautions, on tire les verrous, on ouvre les portes. Quelques aps et les voici dans la campagne. Ce qui, de toutes parts, les assaille, c'est l'odeur des arbres, des herbes, l'odeur de la liberté. A la tête de ces fugitifs, c'est un Thrace qui s'élance. Il s'appelle Spartacus. Qui est Spartacus ? Ma Mamie a ouvert une enquête à son sujet, extrait :

 

 Spartacus est un gladiateur. Donc un esclave. Mais il n'était né ni esclave, ni gladiateur. Ses origines restent obscures. Tout ce que ma Mamie sait, c'est qu'il avait vu le jour dans les montagnes de Thrace, la Bulgarie actuelle. Certains romans ont voulu que Spartacus ait été fils de roi. Rien ne le démontre. En fait, son enfance s'est consacrée à garder les troupeaux. Un berger, Spartacus. Un jour, les légions romaines sont passées par là. Il les a suivies.

 C'est une force redoutable que l'armée romaine. On conçoit que du plaisir et de la fierté puissent surgir de la certitude d'être un soldat romain. Mais l'armée, en ce temps-là, c'est également une discipline d'airain. On pense que l'on fait naître l'obéissance en brisant le soldat. On épuise son corps par des exercices harassants. On annihile sa volonté par d'éternelles punitions. On le bat, on l'emprisonne, on le jette dans le silo.

 Cette armée-là n'est pas celle dont a rêvé le petit berger thrace. Dans ses montagnes, il était libre. Nul ne le contraignait. Va-t-il tolérer, sous l'uniforme, une condition qui l'apparente à un esclave ? Non. Alors, il déserte. L'homme qui vient de retrouver sa liberté est grand, athlétique, donc d'une force peu commune. L'allure est fière, le regard hardi. C'est tout ce que ma Mamie sait de lui.

 Pour n'être pas repris, une seule condition : se faire brigand. Pendant des années, il va hanter les campagnes, au hasard des coups de main, des attaques de convois, des vols dans les villas. On s'abrite où on peut, dans des cabanes, dans des grottes. Sa bande est composée d'esclaves évadés et de gibier de potence très peu recommandable. Rien ne les retient, ni ne les effraie. Cela dure des années.

 Un jour, la petite bande est arrêtée, jetée en prison. Ce qui attend Spartacus, il le sait bien, c'est une mort atroce, précédée de longues tortures. Or, par une chance insigne, il est épargné. On se contente de le condamner à l'esclavage. Esclave ? Pourquoi pas ? Tous les esclaves ne sont pas malheureux. Après quoi on le conduit au marché. Spartacus, enchaîné, attend au milieu d'autres esclaves enchaînés. Il attend son futur maître. Dans la foule de curieux et des éventuels clients, un homme se présente, le fameux Cnaeus Lentulus Batiatus. Il regarde Spartacus, admire l'athlète qui se tient orgueilleusement campé devant lui. Il l'achète.

 A l'école de Capoue, on n'a pas de soucis, on dort, on mange à sa faim. A jours fixes - ni trop ni trop peu - on conduit à l'école les prostitués du lupanar. Certains seraient prêts à se satisfaire de ce qui pourrait apparaître comme une bonne vie. Une bonne vie, certes. Mais au bout de la route, il y a la mort. Il faut méditer les chiffres que nous donne ma Mamie dans une étude pénétrante : personne - à quelques rares exceptions près - n'a survécu à plus de trois ans d'école de gladiateurs.

 Cnaeus Lentulus Batiatus n'est pas méchant. De lui, les élèves ne reçoivent que de bons traitements. Mais voilà, le jour vient où il faut partir pour l'amphithéâtre. Là Spartakus se présente comme mirmillo (il porte une lance, un casque et un grand bouclier gaulois) prêt à affronter le retiarus ( qui se sert d'un filet et d'un trident), il se bat. les spectateurs admirent son agilité, sa force, la puissance qui se dégage de sa musculature. Il est vif, adroit. Et il tue. A chaque spectacle, Spartacus triomphe. On connaît son nom, on connaît ses victoires, on l'acclame. Le soir, il rentre saint et sauf mais jusqu'à quand ?

 Un sentiment envahit alors de plus en plus souvent Spartakus, le gladiateur, et c'est celuid e l'absurdiét de sa vie, telle qu'elle est devenue.

 Quand on lui conduit les filles du lupanar, il s'en sert et les regarde à peine. Un jour, tout change. L'une des filles est belle et c'est une thrace, comme lui. Sur la couche qu'ils partagent, ils se parlent dans leur langue. Ils évoques leur pays, leurs villages, leurs montagnes. Ils rêvent. Au vrai, la plus absolu des évasions n'est-elle pas le rêve ?

 Résigné, Spartacus ? Il ne l'est plus. Cette femme-là l'a changé. De beaux esprits pourront ironiser sur cette rencontre de l'esclave et de la prostituée. On pourra parler de romanesque à bon marché. On aura tort. Les sentiments qui soulèvent cet homme et cette femme sont vrais donc admirables. Maintenant, Spartacus veut vivre, il veut être maître de sa vie. Vivre pour lui-même, vivre pour elle. A la fille, il parle, et la fille l'écoute. Peu à peu, elle s'exalte. Ils vibrent à l'unisson. Leur avenir, elle le voit maintenant : ils réussiront leur évasion.

 A l'école, ces morts en survie obéissent toujours mais avec moins de docilité. Batiatus, vieux renard, sent le danger. D'un jour à l'autre, les épées et les lances disparaissent. On s'entraînera désormais avec des armes de bois. Les gardiens sont invités à plus de vigilance encore. Le résultat est d'accentuer le clivage parmi les gladiateurs. Spartacus en profite pour les inviter à partir. Oui, partir ensemble ! Quitter l'Italie. trouver un pays libre pour vivre ! Seulement voilà, sur les deux cents gladiateurs, cent trente renoncent : décidément ce que propose Spartacus est trop difficile. On se fera tuer. Mais ce qui compte, c'est que soixante-dix croient à l'évasion, croient à Spartakus. 

 

 La suite prochainement.

journal"L'amour passion d'Hugo.

 

 "Je m’enferme avec ton souvenir, je vais vivre avec ta pensée. Je pourrais mon ange passer une nuit entière avec toi ! Comprends-tu cela ? Sens-tu tout ce que contient ce mot ? Une nuit ! Je te sentirai dormir dans mes bras ! Je veillerai pour la première pour la première fois, heureux et enivré, sur cet adorable mystère de ton sommeil. Oh ! les anges doivent t’entourer quand tu dors ! Je tremble presque devant de pareils bonheurs, car c’est mieux que le paradis, et dans de semblables instants, le ciel doit être jaloux de la terre !"


 A qui s’adresse cette lettre ? Léonie Biard ? Le lecteur doute comme ma Mamie a douté.

Comment Léonie aurait-elle osé si souvent gravir l’escalier de l’immeuble, sonner, affronter le regard des domestiques, prendre le risque, pour se rendre jusqu’au cabinet de travail où à la chambre de Hugo, de rencontrer l’épouse, sa jeune fille, les fils devenus grands ? Invraisemblable, en vérité. Mamie oubliait le petit escalier discret qui donnait directement accès au cabinet de Victor. Nous savons que d’autres visiteuses l’ont emprunté, nombreuses. C’est par là que Léonie courait se jeter dans les bras de l’amant. Mamie est même certaine que parfois, pour le voir, elle était prête à jouer le tout pour le tout.


Adele, elle, ferme les yeux. Juliette de son côté se proclame jalouse de toutes ces femmes qu’elle devine rôdant autour de Hugo. Elle ne soupçonne pas l’essentiel qui est Léonie, mais va, Mamie est formelle, jusqu’à redouter Hélène d’Orléans. Jalousie, que d’erreurs on commet en ton nom !

De Léonie, ma Mamie ne sait pas grand chose. Sauf qu’elle est mariée et que son mari va demander la séparation de corps et de biens. Elle sera condamné aux dépens. La garde des deux enfants est dévolue au mari. La mère ne sera autorisée à les voir qu’une heure par semaine. Pauvre Léonie !

 

 Hugo est alors au plus bas. La mort de Léopoldine avait marqué la plus profonde douleur qui ait étreint son coeur d’homme. Le flagrant délit qui suivit aura signifié l’humiliation la plus cruelle qu’ait pu lui infliger la vie. Le miracle avec Hugo, c’est que cet homme foudroyé, loin de ployer les épaules, va précisément en ce temps-là commencer son oeuvre en prose la plus considérable. Une telle force de caractère semble si invraisemblable que notre esprit se refuse à le croire. Les faits sont là. Au plus fort de l’affaire Biard, Sainte-Beuve écrit à Pavie que le mari d’Adèle "travaille enfermé à l’on ne sait quelle oeuvre dont il espère que l’éclat retrouvera l’aube". L’oeuvre n’est autre que les Misérables.

 

 Léonie sortira du couvent et du scandale brisée. Depuis qu’elle a dû se séparer de ses enfants, c’est vers Victor qu’elle appelle au secours : "Que je suis malheureuse de vous aimer comme je vous aime sans aucun espoir d’avenir ! Je n’aurai donc su ce que c’est qu’aimer que pour souffrir et ajouter une douleur de plus aux peines que j’ai eu dans ma vie !" Il eût fallu pour se dérober à de tels cris que Hugo fût doté d’un coeur de pierre, ce qui n’était pas. Il est assuré d’aimer Léonie comme il n’a jamais aimé, comme il n’aimera jamais plus. Elle lui a "embrasé le coeur" autant qu’elle "incendie sa chair". Il n’est que de le lire :

  "Vois-tu, nous sommes un. Dis-toi cela sans cesse. La flamme que je vois luire dans tes yeux est la même que je sens brûler dans ma poitrine. Je te connais jusqu’au fond comme je me connais : mieux peut-être. Je te pénètre. O ravissante contemplation ! Tu es transparente pour moi. A travers tes vêtements, je vois ton corps et à travers ton corps, je vois ton âme. Je t’aime parce que tu es une femme, je t’admire parce que tu es un esprit, je t’adore parce que tu es un ange. Oh ! quand tu t’envoleras, emporte-moi !"

  Quant à elle, les épreuves ont à la fois exalté et affiné l’amour qu’elle lui porte. Pour redire à Victor qu’elle l’aime, elle trouve comme Juliette de ravissantes formules : "Ton amour aujourd’hui, c’est ma rougeur ; dans l’avenir ce sera ma pourpre." ; "Je voudrais mourir pour un de tes sourires, au risque de ressusciter par un de tes baisers" ; "Ma pensée a des ailes et va d’un souvenir à l’autre comme un oiseau vole de branche en branche."

Et lui  - qui délire : "Je n’ai qu’un instant. Je t’envoie l’éternité dans une minute, l’infinie dans un mot, tout mon coeur dans : je t’aime."

C’est aussi à Léonie qu’il a écrit la seule de ses lettres où il évoque l’acte physique de l’amour :

"O toi que j’aime, mystérieuse épouse de ma nature et de ma destinée, vois-tu, dans les moments où je pénètre en toi, où nous sommes, moralement et physiquement, tellement mêlés l’un à l’autre que nous ne faisons plus en réalité qu’un seul être, qu’un seul corps, qu’une seule âme, dans ces moments-là, je voudrais mourir, car il me semble que c’est le ciel qui commence..."

 Ma Mamie voit naître la naissance d’une certitude. Au-delà de la jeunesse et de la beauté de Léonis, au-delà de cette passion sans limite, c’est l’admiration. Tout de cette femme lui plaît. Et puis, ce qu’il ne fait plus pour Adèle, ce qu’il n’a jamais fait pour Juliette, il sort Léonie et la montre même à ses amis.

 Un amour unique, irremplaçable. Seulement, les heures accordées à Léonie sont arrachées à d’autres et puis, il consacre de plus en plus de temps à sa famille. A ses enfants et à Adèle qui lui est devenue plus proche. Il pense à elle avec une tendresse immense. Le soir, les rencontres avec le roi se multiplient. Alors il lui arrive de ne rejoindre Léonie que tard dans la soirée, de rester avec elle jusqu’à une heure du matin et au-delà. Va-t-il en toute hâte rentrer chez lui ? Non, il dirige ses pas... chez Juliette !

 Cet amant comblé, l’homme qui aime cette femme comme - Mamie en est convaincu - jamais il n’en a aimé aucune autre, va la tromper. Le lecteur ici n’en croit pas ses yeux : tromper Léonie ? Oui.

 Pourquoi ? La facilité ? Il est vrai que, sans pudeur, des actrices s’offrent à lui. Mais faut-il obligatoirement céder à la facilité ? Le goût de découvrir ? C’est ici probablement que réside l’explication. La quarantaine aiguise les curiosités. L’homme en pleine force voit l’âge mûr à sa porte. Ce qui le saisit souvent, c’est une précipitation, la hâte d’accumuler sensations et souvenirs : un capital à placer en réserve pour la vieillesse qui va venir. C’est entre quarante et cinquante ans que la sagesse populaire situe le "démon de midi". Hugo a quarante-cinq ans.

N’oublions pas que Hugo est l’amant de Léonis depuis près de quatre ans. N’oublions pas non plus que son désir se lasse vite. Rien à voir avec l’amour. "Car il faut que le corps exulte", dit une chanson de Jacques Brel que ma Mamie aime particulièrement. Le sien exultera avec d’autres.

 

 Aventures faciles et éphémères, parfois un peu vulgaires. Hugo devenu Valmont ? Il adresse à une belle courtisane un billet dans l’esprit du boulevard : "A quand le paradis ? Voulez-vous lundi ? Voulez-vous mardi ? Voulez-mercredi ? Craignez-vous le vendredi ? Moi, je en crains que le retard !" ses carnets de ce temps-là sont pleins de mots d’actrices dont on sent qu’il est devenu le familier - et davantage. un quatrain du 22 avril 1847 résume un état d’esprit :

J’ai près d’une belle,

L’air humble et vaincu.

Je lui dis : Maz’zelle

Et je lui prends le cu

 

Rideau.

 

Collection Mamie raconte Hugo :  Victor et Juliette ;  Victor et Adèle se marient ;  Victor et Adèle ;  Les châtiments de Mamie ;  L'éveil du petit Hugo

journal"Travis, Davy Crockett, Jim Bowie, Sam Houston et les autres. Tous les autres.

 

 Dans le fort de l'Alamo, c'était la nuit et le silence. Chacun dormait. Il était 5 heures, ce 6 mars 1836. Il fallait, pour s'abandonner ainsi, beaucoup de fatigue ou beaucoup d'inconscience. Car le fort était encerclé par deux milles quatre cents Mexicains, sous le commandement du général Santa-Anna. Il y avait onze jours que durait le siège. Onze jours que la mitraille s'abattait et que les balles pleuvaient sur l'Alamo. Onze jours que s'affirmait l'incroyable disproportion des forces en présence. Onze jours que les optimistes se demandaient si les Mexicains attaqueraient, et les pessimistes quand ils attaqueraient.

 Soudain, l'officier de garde au mur nord, le capitaine John Baugh, entendit un cri dans la nuit. Le cri d'un Mexicain :

- Viva Santa Anna !

Qu'est-ce que cela voulait dire ? il ne s'écoula qu'un instant et une sonnerie de clairon retentit, suivie aussitôt par d'autres qui se répondaient de loin en loin.

 Un autre cri, un hurlement plutôt, proféré du milieu des herbes, à deux cents mètres au nord de l'Alamo :

- Arriba !

Pour le capitaine John Baugh, il n'y eut pas la moindre hésitation : c'était l'attaque. Il fit volte-face, courut vers les cantonnements. C'était lui qui hurlait maintenant :

- Colonel Travis ! Les Mexicains arrivent !

L'heure était donc venue de l'affrontement final. L'heure ultime de la grande aventure qui avait commencé bien des années plus tôt.

 

 Depuis la fin du XVII ème siècle, le Mexique, à qui appartient le Texas, s'est préoccupé de se ménager des positions solides, surtout face aux français de Louisiane. On a établi, en direction de la frontière, des presidios et des missions. L'établissement qui a réussi le mieux s'est implanté sur les bords de la rivière San Antonio. Bientôt, c'est une ville qui s'est élevée là, appelée d'abord San Fernando, puis San Antonio de Bexar. Et, à côté de cette ville, s'est bâtie une mission, San Antonio de Valero. C'est là que va vivre l'histoire que m'a raconté ma Mamie. Car une garnison est venue s'installer dans la mission. Celle-ci, dès lors, devient un fort - et on l'appelle l'Alamo.

 Nous sommes  en 1830 - à la louche -, le Texas a le vent en poupe. Des empresarios comme Stephen Austin ne sont pas étrangers à cette fièvre. Ils ont habilement lancé une campagne, suscité des articles dans les journaux, édité des cartes, publié des brochures. D'évidence, le Texas y est dépeint sous des couleurs parfaitement idylliques.

 Il est atteint, le but. De tous les Etats de l'Union, les plus entreprenants se sont mis en route. Ces affamés de rêves ne vont pas être déçus. ils trouvent au Texas ce qu'ils étaient venus y chercher. A leurs yeux, c'est l'Eldorado. Les lettres qui partent à l'adresse des amis laissés en arrière, très loin, ne parlent que de l'herbe inépuisable des prairies tapissées de fleurs, que de la pureté et de la fraîcheur des rivières aux rives d'un vert tendre, que de lys qui couvrent les étangs, du foisonnement du gibier, du poisson, de la surabondance des cheveux sauvages et des buffles. Des agglomérations voient le jour, dont certaines deviennent de petites villes, de véritables bastions américains au Texas. Dans ces villes, se sont installés des médecins, des avocats, des géomètres, des commerçants. Pour tous ces gens-là, un dogme absolu : pas d'impôts au Texas.

 Seulement voilà, les esprits américains vont alors s'échauffer. En fait, cette province, où 75% des habitants parlent anglais et ont des réflexes américains, n'a plus rien de Mexicain. Quand on décide de réagir, il est bien tard.

 Réagir, oui. Le congrès Mexicain décide de fermer le Texas à toute nouvelle immigration américaine et prend une décision lourde de sens : emprisonner à Anahuac des Américains en situation illégale. La riposte ne se fait pas attendre. les Américains du Texas prennent les armes. Stephen Austin, fidèle au Mexique, doit s'entremettre. La révolte s'apaise. Mais les Texans ont occupé le fort mexicain Velasco et le conservent. Pour la première fois, des Texans révoltés l'ont emporté sur les Mexicains.

 Dans la foulée, quand Santa Anna renforce les douanes, rétablit les impôts et réoccupe Anahuac, la colère monte.

 C'est ici qu'intervient William Barret Travis, celui nous avons rencontré déjà à l'Alamo. L'intervention de Travis se situe en juin 1835, soit sept mois avant l'affaire. On peut dire qu'en juin 1835, Travis entre dans l'histoire.

 Qui est Travis ?

 Il est né en Caroline du Sud, en 1809, et il n'a donc que vingt-six ans. Il incarne très exactement ces Américains venus refaire leur vie au Texas. Il a passé sa jeunesse en Alabama, il a étudié le droit, donné des leçons pour vivre. Il a épousé une de ses élèves, Rosanna Cato, fille d'un riche fermier. Ils ont deux enfants. Travis a ouvert un cabinet juridique. Ses affaires marchent bien. L'avenir de la famille paraît sans histoire.

 Et puis c'est le drame. Le ménage se sépare. Il semble que Rosanna ait été infidèle. Délibérément, Travis va rompre avec son passé. En 1831, il part pour le Texas. Il ne parle à personne de sa vie d'autrefois. Il se dit célibataire, plus tard il se dira veuf.

 Travis mesure 1,82 m, il pèse 75 kilos. C'est le type de l'American hero. Il fait parti des révoltés de 1832. On l'emprisonne et peu s'en faut qu'il ne passe de vie à trépas. Ensuite il s'installe à San Felipe. Il vit en bohème, dans une pension de famille. Pour tout bagage, il n'a qu'une musette. Pour vivre, il rédige des testaments, arbitre des conflits, récupère des biens contestés, établit des contrats. Jamais il ne refuse une affaire. N'a-t-il pas une fois accepté d'être réglé avec une paire de boeufs ?

 Il s'habille volontiers de façon excentrique et son pantalon rouge a longtemps fait sensation. Il accumule les aventures sans lendemain, qu'il note dans son journal. Mais un jour, il tombe amoureux d'une fille alerte et gaie, Rebecca Cummings, qui tient une auberge. Il lui fait une cour ardente. Elle est émue. Il  lui révèle qu'il est marié mais il jure qu'il divorcera. Elle, elle est prête à attendre. Un jour que des inondations l'empêchent d'aller vers elle, il écrit dans son journal : "La première fois de ma vie que j'ai rebroussé chemin." Il est cultivé, il lit les bons auteurs. Aventureux aussi : il est l'un des premiers à financer un bateau à vapeur. Mais il se veut sûr de lui, il croît en sa mission.

 Là-dessus, on a vu surgir au Texas sa femme Rosanna qui lui demande de la rejoindre ou de divorcer. Il n'hésite pas : il lui rend sa liberté mais toutes ces difficultés familiales éloignent Travis des affaires du Texas. Soyons rassurés, il y revient.

 Au vrai, tout va très vite pour les Texans au cours de cette année 1835. Très vite et très fort. De nouvelles troupes mexicaines sont en route et cette-fois Travis va se ranger parmi les furieux. Il se sent plus texan que les anciens Texans. Miracle de l'identification. Face à l'armée mexicaine, se constitue une petite armée texane, formée de volontaires qui d'emblée se placent sous le commandement de Stephen Austin puis de Sam Houston.

 Encore un curieux personnage que ce Houston. Naguère, il avait brillé dans les fonctions de gouverneur du Tennessee. Il avait donc quelque chose en lui de Tennessee. Un drame intime, sur lequel ma Mamie en sait pas grand chose - en tout cas, il s'était séparé de sa femme -, l'avait contraint à démissionner. dépressif, il s'était réfugié chez les Indiens cherokee. Après quoi, il était venu habiter au Texas avant de commander l'armée texane. Une armée qui a le vent en poupe mais qui pour exister et pour défendre l'Alamo doit trouver de nouveaux hommes, de nouveaux chefs, un moral neuf.

 Toutes choses impossibles à obtenir en apparence.

 Mais les hommes de l'Alamo pensent que le mot impossible n'est pas texan.


 Le 25 janvier, l'armée de Santa Anna se met en marche. L'armée mexicaine se met en marche sur San Antonio. Elle marche sur l'Alamo.

 Sam Houston ne mésestime pas la puissance de l'armée mexicaine. Faut-il tenir l'Alamo ? Il ne le pense pas. Son plan ? Abandonner San Antonio et démanteler l'Alamo afin que les Mexicains ne trouvent que des ruines. Pour porter ses ordres au colonel Neill, Houston choisit Jim Bowie.

Il s'agit d'un personnage de haute stature, un autre type d'American Hero. Avec ses  cheveux rouges et ses yeux bleus, ce quadragénaire a fière allure. Dans sa jeunesse, il a dressé des alligators, combattu au cours d'une rixe fameuse et tué son adversaire d'un coup de poignard. Ce n'est pas la seule fois, d'ailleurs, où il a joué du couteau. Il a fait fortune avant d'épouser la femme la plus riche de la région, Maria Ursula, dix-neuf ans. Du coup, il a encore accru sa fortune, survivant à mille aventures, notamment à un affrontement avec les Indiens. Avec dix compagnons, pendant deux jours, il a tenu tête à cent soixante-quatre indiens.

 Cet homme courtois et doux n'élève que rarement la voix. mais il sait ce qu'il veut. Il est heureux en ménage. Très heureux. Jusqu'en 1833, car, à cette date, Maria Ursula meurt du choléra avec leurs deux enfants. Pour Bowie, c'est un immense malheur. Il vivra désormais en solitaire et boira au-delà du raisonnable.

 Avec lui, pour porter les ordres de Houston, galopent une trentaine d'hommes, les dernières recrues. Quand Bowie arrive à l'Alamo, il trouve pas de vivres, pas de médicaments, pas de poudre à fusil, pas de projectiles pour l'unique canon que l'Alamo puisse être fier. Sans oublier les déficiences de la défense et l'indiscipline qui règne dans le fort. Pourtant, ces hommes "en veulent". Ils ont choisi de rester. Vite, Bowie se persuade que ces hommes représentent un matériel humain de premier ordre. Se replier ? Détruire l'Alamo ? Bowie le désire de moins en moins. Plutôt que d'exécuter les ordres, il préfère trouver des chevaux, améliorer les défenses et faire rentrer des vivres et des munitions. Et grâce à Green Jameson, un jurisconsulte devenu ingénieur, l'Alamo se transforme en une forteresse véritable.

 La vérité, c'est que Bowie est dévoré par un feu intérieur. Il a donc basculé. Or, il est malade, très malade. Il tient à peine debout et les médecins ne savent pas ce dont il souffre. Mais malade ou non, Bowie fait face alors que les Mexicains approchent. Il demande alors des renforts.

 Des renforts ? En voici. Trente hommes font leur entrée dans le fort. Ils sont commandés par Travis. Le plus curieux est que le futur héros de l'Alamo ne s'était pas montré fort empressé pour se rendre au fort. Il trouvait cette mission au-dessus des responsabilités de son grade. Il s'était mis en route en maugréant avant de se résigner. Et le singulier de l'affaire, c'est que l'Alamo va une fois encore exercer sa fascination. Une fois sur place, Travis oublie sa maussaderie. Au contraire, il va se démener pour parachever, lui aussi, la défense de l'Alamo.

 Le 8 février, un nouveau groupe de cavaliers fait son entrée. Plein d'entrein, ces nouveaux-là. Comment s'en étonner quand on sait que celui qui les commande n'est autre que Davy Crockett...

Dès que Crockett et les siens pénètrent dans le fort, tous les défenseurs de l'Alamo accourent sur la place centrale. Crockett, très à son aise, saute sur une caisse et prononce aussitôt un discours. Il déclare qu'il est venu défendre les libertés de la nation. Sur ces fortes paroles, on l'acclame.

 Mais qui est ce Davy Crockett ? Haut de 1,80 m, il pèse 80 kilos. Son enfance s'est déroulé dans les bois. A douze ans, il va par les chemins, un fusil en bandoulière, affrontant les ours. Cet aventurier se marie, il a trois enfants. Ce qui ne l'empêche pas d'aller se battre dans l'Ouest contre les Indiens Creek. En 1814, il s'engage comme soldat. Sa femme meurt, ils se remarie. Il se lance alors dans la politique. Son personnage pittoresque plaît. Il siège coiffé d'un bonnet de fourrure dont la queue lui bat sur les épaules. Il raconte des histoires énormes dont il s'attribue le principal rôle. On y croit ou on y croit pas. Les journaux s'emparent de la légende de Davy Crockett.  Il aurait tué cinq cent ours en un seul hiver ! Dès qu'il a été question du Texas, il a pris parti et a juré que s'il n'était pas réélu, il irait défendre le pays, les armes à la main. Il n'est pas réélu, donc il part. Il a cinquante ans, il réunit une douzaine d'hommes. C'est avec eux qu'il arrive à l'Alamo. Il déclare qu'il ne veut pas de commandement. Il exige d'être considéré comme un simple soldat. Il se contente de prendre sa aprt de la mise en défense.

 Ainsi, la garnison s'est peu à peu gonflée. Elle compte maintenant cent cinquante hommes à peu près, sans compter les femmes et les enfants. La présence de ces femmes va suffire à Davy Crockett pour organiser un bal.

 

 Le danger grandit alors que Bowie boit plus que jamais. Car ils sont là, les Mexicains. Quand on monte sur les murs de l'Alamo, on peut voir au loin leurs uniformes, apercevoir leurs canons. Bientôt, on voit monter au clocher de l'église de San Antonio un drapeau rouge, un drapeau qui signifie qu'il n'y aura pas de quartier pour les hommes de l'Alamo. Certes, cette éventualité, on l'attendait. Mais devant cette réalité, les défenseurs de l'Alamo se sentent tous un peu serré. Et puis tout à coup, la pièce du 18 de l'Alamo a sonné. Enorme, le fracas. Toute la ville a tremblé. D'évidence ce coup de semonce est un défi. Défi que Bowie regrette aussitôt. Il n'est plus sur que  l'on ait eu raison de tirer.

 La nuit est tombée. Autour de l'Alamo, la redoutable pression mexicaine se resserre. Dans le fort, deux chefs mécontents : Bowie et Travis. Ils sentent bien que la dualité du commandement est préjudiciable à la défense. Comment envisager l'avenir ? C'est le destin qui décide. Littéralement, la maladie de Bowie le terrasse. Ils 'effondre. Est-ce de la phtisie galopante ? Une fièvre typhoïde ? Une pneumonie ? On ne sait. Ce qui demeure, c'est que Bowie est hors du coup. Bon gré, mal gré, on est parvenu au commandement unique.

 Le lendemain les Mexicains commencent à creuser des tranchées. Une chose est désormais certaine, ils se préparent pour un siège en règle. de fait, au début de l'après-midi, le bombardement commence. Les obus ne cessent de pleuvoir sur la forteresse. L'Alamo répond mais sur un rythme très lent. Il importe d'économiser les munitions.

 Travis, lui, s'est assis devant une table et s'est mis à écrire. Il adresse un message à "tous les américains du monde". Pathétique, ce message et, aujourd'hui encore, il soulève l'émotion. Travis ne peut croire que les Américains, ses frères, ne viendront pas à son secours. Ce message, un soldat pourra l'emporter dans la nuit sans être repéré des lignes mexicaines.

 Le lendemain, ça repart de plus belle. Désormais, chaque fois qu'un Mexicain sera à portée de fusil, on tirera sur lui. Davy Crockett se garde de manquer à sa légende et fait mouche à tout coup.

 Le moral reste très haut. Crockett se multiplie, égaye les hommes, il joue du violon, provoque un concours avec un joueur de cornemuse. Une semaine déjà que le siège a commencé devant l'Alamo. Les hommes sont fatigués. tendus. Enervés. Les messages de Travis ? Ils ont été publiés dans la presse texane et ont soulevé un grand émoi. De loin en loin, l'appel a traversé les Etats-Unis. A Gonzalès, des volontaires sont partis. Ils sont trente-deux. Ils vont marcher lur l'Alamo, parviendront, en pleine nuit, à traverser les lignes ennemies et à pénétrer dans le fort.

 Travis dénombre les hommes valides dont il dispose. Ils sont cent quatre-vingt trois. Cent quatre vingt-trois contre des milliers. 

 Le 3 mars, un messager quitte encore l'Alamo. Il porte un fiévreux appel de Travis : "Ne viendrez-vous pas à notre secours ? Ne m'enverrez-vous pas de munitions ?"

 A l'aube du 4 mars, les mexicains bombardent encore plus fort. Il faut sans cesse se mettre à l'abris/ A la fin de l'après-midi, une accalmie. Le feu a cessé. Travis en profite pour réunir les hommes sur la place. Il leur parle. Assurément, il ne reste plus d'espoir de secours. Il faut choisir. S'enfuir ou se battre jusqu'au bout. On a raconté que Travis, à ce moment précis, a tracé une ligne sur le sol. Ceux qui la franchiront pourront quitter le fort. Un seul l'a franchie : un français, Louis Rose, vétéran des guerres napoléoniennes. Il partira la nuit suivante.

 Dans la journée, on voit les Mexicains faire mouvement. En fait, ils préparent la grande attaque. Dix-huit cent hommes doivent y participer, qui attaqueront en quatre colonnes, de quatre côtés différents. Et c'est la nuit la dernière nuit de l'Alamo. le cri dans l'obscurité :

- Viva Santa Anna !

 Les hommes de l'Alamo, réveillés en sursaut, ont couru prendre position. Si souvent, ils avaient répétés ! Chacun sait très exactement ce qu'il  faire. Davy Crockett et les siens tiennent la position la plus difficile, au sud-est, derrière la palissade.

 Déjà les colonnes mexicaines sont près des murs. Travis et ses hommes repoussent les échelles, foudroient à bout portant ceux qui montent. Travis fait le coup de feu comme les autres. Il est là, magnifique, tiraillant dans le noir. Soudain, une salve du côté des Mexicains, Travis qui chancelle, tournoie. il est atteint à la tête, il dévale le monticule de terre. Il est sur le sol, moribond.

 Les canons mexicains tirent sans discontinuer. Mais les assaillants cernent aussi le fort dans le feu roulant de leurs fusils. Ils tiennent bon, les texans. Chacun a disposé derrière soi plusieurs fusils chargés. Ils tirent sans discontinuer. C'est un feu nourri qui accueille les Mexicains. Ceux-ci, à l'est et au sud, sont stoppés. L'attaque leur coûte cher, très cher. Un seul coup de canon de l'Alamo tue quarante assaillants. La force de feu du fort est telle que l'on constate un mouvement de retraite chez les Mexicains.

 Mais ralliés par leurs officiers, ils s'élancent de nouveaux. Puis ils reculent encore. Un moment Santa Anna se dit qu'il va échouer. Il faut regrouper ses hommes. Au nord-est, il a repéré une brèche dans le mur. C'est là qu'il faut attaquer. Les mexicains s'acharnent. Quelques-uns arrivent à se hisser le long du mur. Ça y est, ils sont dans la place ! C'est un torrent qui jaillit sur l'Alamo. Ceux des Mexicains qui sont entrés courent ouvrir la porte du nord. Toute l'armée mexicaine s'engouffre.

 Dans le même temps, au sud-est, la palissade tenue par les hommes de Davy Crockett subit des assauts incessants. Crockett se bat - tous le diront - comme un lion. Il tire avec calme, choisissant sa cible, ne cherchant nullement à se protéger. Après la mort de Travis, c'est le capitaine John Baugh qui a pris le commandement. il hurle ses ordres : que les hommes quittent les murs, qu'ils se réunissent dans les cantonnements ! Les survivants s'y ruent.

 Les Mexicains se sont emparés du canon. Ils le braquent sur les cantonnements, font voler en éclat portes et fenêtres. Ils s'élancent. Ce sont de terribles, d'affreux corps à corps. tous les bâtiments, l'un après l'autre sont pris. Pas de quartier. Les Texans qui ne sont pas morts dans le combat sont abattus. Les femmes, les enfants subissent le même sort.

 Bowie a fait porter près de son lit ses pistolets. Quand paraissent les Mexicains, il lève vers eux les armes. Une salve l'abat. On l'achève. C'est fini.

 Davy Crockett ? D'après des témoignages mexicains, il se serait rendu. En tout, il y a eu six redditions. Sur l'ordre de Santa Anna, ces six prisonniers ont été abattus. Donc Davy Crockett aurait été exécuté après sa reddition. Mais les témoignages américains sont différents. On le dépeint mort au combat, héroïquement. Pour ma Mamie, cette version est la plus vraisemblable. Voit-on se rendre l'homme qui n'avait jamais peur ?

 Dans l'Alamo, c'est le silence. Des défenseurs, il ne reste pas un survivant. Pas un seul.

 Alors, une défaite ? Un massacre inutile ? Non. D'abord, Santa Anna a perdu six cents dans l'attaque. Surtout, à travers tous les Etats-Unis, le retentissement de l'affaire est énorme. Avec après l'abattement, la douleur, une volonté de vengeance. Un cri, partout : souvenez-vous de l'Alamo !

 sam Houston va pouvoir reconstituer une véritable armée. C'est elle qui, à San Jacinto, le 21 avril 1836, mettra en déroute Santa Anna. les Mexicains encerclés crieront en se rendant : "Je n'étais pas à l'Alamo !"

 Il faudra néanmoins dix années de combat pour que le Texas devienne américain. pendant toute la campagne, une pensée constante a soutenu les combattants : l'Alamo. Par delà la mort, les véritables vainqueurs c'étaient Bowie, Travis, Davy Crockett, tous les autres.

 Des gens simples. Des gens obscurs. pourtant, ils avaient gagné. Souvenez-vous de l'Alamo. Les Américains s'étaient souvenus.

 

Collection "Mamie explore le temps"

Depeche"La chasse au trésor.

 

 Il s’appelle Paul Truck - nom curieux mais parfaitement authentique. C’est le personnage le plus original, le plus pittoresque de la S.M.N - société maritime nationale - où il travaille et à qui on va proposer de retrouver le fameux trésor. Paul Truck - dit aussi le captain -, avait pendant la guerre, risquant vingt fois la mort, déminé le port de Calais. A la fin de la guerre, le président Henri Estier l’avait envoyé en Argentine pour acheter des bateaux. Tâche difficile, à un moment où la France manquait de tonnage. Paul Truck avait brillamment réussi. On disait volontiers que, servant les intérêts de la compagnie, il n’avait pas oublié les siens.

 En 1922, Truck n’avait pas encore la trentaine. Il était ce qu’on appelait un bel homme, avec des cheveux très noirs, une moustache conquérante. Dès qu’il arrivait au bureau, il semblait que tout s’arrêtât. Chacun, inconsciemment, se mettant à la disposition du captain. Chaque entrée était une tornade, un ouragan. Il appuyait sur toutes les sonnettes en même temps, décrochait le téléphone, surgissait de son bureau pour appeler tel ou tel d’une voix éclatante.

 Il ne passait jamais plus de deux ou trois heures à la S.M.N.

 Après quoi, il descendait rejoindre sa voiture, une limousine de grande marque conduite par un chauffeur d’aristocratique allure. Souvent une jeune femme l’y attendait. ravissante, fine, élégante, c’était un ancien mannequin. Truck l’avait arrachée au couturier dont elle présentait les collections et l’avait mise dans ses meubles. Mary - appelons-là par son prénom - éprouvait plus de peur que d’amour pour le fracassant captain Truck. elle savait qu’il avait une femme légitime, d’autres maîtresses, et que, pour elle, il n’était disposer à en sacrifier aucune. Mais la générosité de Truck était sans borne. Elle s'émerveillait des bijoux qu’il lui offrait. Il voulait qu’elle fut toujours plus belle, pour lui faire honneur.

 Un jour, un homme de petite taille d’une trentaine d’années arriva aux bureaux de la S.M.N. Il demanda Paul Truck. Sur sa carte qu’il remit à l’huissier, ou pouvait lire : Major Sippé. Paul Truck le reçut. L’entrevue dura longtemps, beaucoup plus longtemps que celles que le captain accordait à ses  autres visiteurs. Il fut questions des confidences d'un certain O'Donnagain et d'un trésor qui gisait dans l'épave du Tubantia en mer du Nord. A la sortie de l'entrevue, Truck était convaincu qu’il fallait aller, en mer du Nord, repêcher le trésor du Tubantia.

 Un trésor recèle en lui-même sa force de conviction. Pour le captain, ce trésor devint une impérieuse nécessité. Dès qu’il rejoignait Mary, il lui parlait de l’or. En voiture, c’était toujours de l’or qu’il était question. Et le soir, chez Maxim’s, tandis qu’il distribuait à la ronde des pourboires fastueux, il avait beaucoup de mal à parler d’autre chose que du Tubantia.

 Avec Paul Truck, les affaires ne traînaient jamais. Il décide de passer à l'attaque et file à Dunkerque. Là-bas, il était chez lui. Dans les cafés du port, il eut fait de retrouver de vielles connaissances. Il s'installa dans une cabine du Berny-en-Sancerre et, de conserve, les deux bateaux quittèrent le port pour Ostende. A peine débarqué, Paul Truck alla retenir un appartement à l'hôtel Wellington. Le plus beau, le plus luxueux des appartements. Il attendait Mary et il fallait que l'écrin fût digne de la beauté de la jeune femme.

 Le soir même, le captain revêtit son smoking bleu de nuit et, par la digue, gagna le célèbre Kursaal d'Ostende, ce casino en forme de rotonde, bâti face à la mer comme un défi. Pendant des heures il joua. Et il gagna. Décidément, la chance était avec lui.

 Dès le lendemain matin, à l'aube, la recherche de l'épave commença. 

 Pendant des jours, deux remorqueurs quadrillèrent la mer. Régulièrement, on s'arrêtait, on lançait un grappin. Rien. Toujours rien.

 Mary était arrivée à Ostende, s'était installée au Wellington.

Elle attendait.

 

 Un mois. Oui, un mois. Toujours rien. Parfois la drague crochait dans un obstacle. Un scaphandrier descendait, ne trouvait rien, décrochait la drague. On repartait. Impavide, Paul Truck. Certes, son impatience montait, mais il ne le montrait pas. Sippé, lui, tuait le temps en vidant force bouteilles de whisky.

 Le mois de mai était largement entamé. Une journée de plus de recherches infructueuses. Tout à coup, un choc. La drague qui se tend. Quelque chose.  Et cette fois, visiblement, quelque chose de sérieux. On stoppe les machines. la journée est trop avancée pour qu'on puisse y aller voir. Demain.

 Il n'est pas encore sept heures du matin, quand un scaphandrier désigné par Paul Truck se livre à ses aides pour l'habillage. tout est prêt. On le jette à l'eau.

 Quand il remontera, lentement, il faudra le déshabiller bien sûr. Après quoi, il se présentera à l'échelle du Berny. Paul Truck l'attend, l'entraîne dans sa cabine où ils retrouvent Sippé. Là, le scaphandrier dit tout : l'épave repérée, le nom du Tubantia lu à l'arrière. Un cri de joie qui est un rugissement. Voilà, on y est. Le trésor est à portée de la main.

 La tâche fixée aux scaphandriers est de s'ouvrir un chemin, à l'intérieur du Tubantia, jusqu'à la chambre froide où l'on sait que les fromages plein d'or ont été entreposés. Ce chemin, il faudra des semaines pour qu'il soit frayé. Les jours passent, les semaines. De temps en temps, en coup de vent, Paul Truck surgit au Wellington, retrouve Mary, court au casino avec elle, joue de plus en plus gros jeu. On dirait que la fièvre de l'or du Tubantia a exacerbé sa passion de jouer. Longtemps, il a gagné. Maintenant, il perd. Il s'acharne et il perd. Des sommes énormes restent entre les mains des croupiers du Kursaal. Bientôt, Paul Truck doit se rendre à l'évidence : il est ruiné s'il ne trouve le trésor du Tubantia. Mais comme dit Mamie : Le trouvera-t-il ?

Et si le trésor n'existait pas ?

 

Avril 1923. Les scaphandriers se sont remis au travail. La brèche dans la coque est devenue une ouverture profonde. Peu à peu, on s'approche de la chambre froide. Mais Dieu que c'est long !

 Le 9 juillet, un soleil de feu frappe droit une mer étale. Les scaphandriers sont au fond. Sur le pont du Berny, Paul Truck aperçoit tout à coup un bateau gris qui se rapproche à vive allure. Un bateau anglais qui stoppe et laisse couler l'encre à moins de trois encablures du Berny. Manquait plus que ça. Qu'est-ce que cela veut dire ?

 Dans les jours suivants, des scaphandriers anglais voudront à leur tour descendre sur l'épave du Tubantia. Paul Truck fera comme eux, il larguera des charges pour obliger les Anglais à remonter. Alors, alors seulement, le commandant du bateau anglais Bourne se décidera à se présenter sur le Berny-en-Sancerre. Avec une simplicité admirable, Bourne priera Truck de vider les lieux. Pour toute réponse, le captain invitera l'Anglais à déguerpir sur-le-champ.

 Finalement, on discute. Truck fera de violents efforts pour garder son calme. Finalement, on décide de porter l'affaire devant la Haute Cour de justice de Londres.

 A Londres, on a plaidé. Le Times du 1er août 1923 a publié une relation éloquente des débats. d'évidence, la voie est libre aux Français.

 Sur place, autour des bouées qui marquent l'épave, il faut bien tenir compte d'un climat nouveau. A regret, le bateau anglais s'éloigne. Pour Paul Truck, la mer est libre.

 

La suite ? Plus de nouvelles. C'est à croire que le Tubantia n'a jamais existé. Et puis, à la fin de septembre, tout change, la porte du bureau de la S.M.N. bat et, plus magnifiquement que jamais, le captain paraît. La téléphoniste Anne-Marie admire sa peau tannée par des mois de mer et sa moustache toujours conquérante. elle constate qu'il porte au revers de son veston la Légion d'honneur et la croix de guerre, alors qu'il s'en abstenait auparavant. A son doigt, un diamant. Curieux.

 Visiblement, Paul Truck a du mal à s'intéresser de nouveau à la compagnie. De même, il ne s'entend plus avec François Estier qui lui reproche son luxe, cette Rolls qui, maintenant l'attend en bas, avec son chauffeur en livrée. Esthier, lui, se contente de taxis et d'autobus. mais peut-être le président a-t-il des reproches plus graves à formuler à l'encontre du captain ?

 On apprendra bientôt que Paul Truck vient d'être nommé directeur pour l'Europe de la compagnie Dodero, richissime société argentine. On apprendra bien d'autres choses. Le démon du jeu a repris Paul Truck. Sa Rolls le véhicule vers les cercles de jeu parisiens, vers Enghien, vers Deauville. La belle Mary est toujours a ses côtés. Elle arbore des bijoux comme n'en portent plus les têtes couronnées. Chez Maxim's, le captain tient table ouverte. On le voit souvent entrer aux bras d'autres jeunes femmes que Mary. Pour une nuit, il fait cadeau d'un bijou qui vaut une fortune. Alors ? Paul Truck a-t-il retrouvé le trésor du Tubantia ?

 Ses amis le croient. Le personnel de la S.M.N le croit. Mais comme dit Mamie très justement, personne n'en a la preuve.

 L'énigme sera résolu par Leonce Paillard près d'un demi-siècle plus tard quand il aura une conversation avec le neveu du captain.

 Oui, Paul Truck avait découvert le trésor du Tubantia. Quand le bateau Anglais s'était éloigné, les scaphandriers avaient pu reprendre leur travail. On était proche du but. Une dernière cloison céda. Enfin, on pénétrait dans la chambre froide. Et là, à peine altérés par le long séjour au fond de la mer, bien alignés dans leurs caisses. Il y avait les "fromages". Un à un, on les avait remontés. A l'intérieur de chacune d'elles, se trouvaient bien les lingots d'or annoncés par O'Donnagain.

 Cependant, Paul Truck ne remonta pas tous les "fromages". Délibérément, il arrêta son exploration. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il craignait que l'affaire ne s'ébruitât, que la Monnaie française réclamât l'or, que les assureurs demandassent la restitution... Qui peut savoir ? tels sont les arguments que le captain soutint devant François Esthier lors du partage clandestin. Officiellement, la S.M.N n'avait rien trouvé. Personnellement, Paul Truck et François se partageaient l'or du Tubantia.

 Mais si Paul Truck n'avait pas persévéré dans ses recherches, c'était en vérité pour une raison qu'il se garda bien de dire à François Esthier. Parmi les "fromages" remontés, il avait découvert les trois boites métalliques sur lesquelles O'Donnagain avait pu lire la lettre K. Ces boîtes étaient pleines de diamants, de rubis, de topazes, de décorations impériales incrustées de pierre s précieuses, de colliers de perles, de bagues de toutes sortes. Une immense fortune. Le trésor du Kaiser Guillaume II que celui-ci, dès 1916, peu sûr de l'issue des hostilités, exportait délibérément. A quoi bon continuer à remonter des lingots d'or quand on a mis la main sur les trésors de Golconde ?

 

 Il n'est trésor qui ne s'épuise. A force de distribuer les rubis et diamants à ses petites amies, à force de "flamber" sur les tapis verts, la fortune s'évanouit en fumée. Cette fois, le captain était définitivement ruiné. Landi, lui, l'homme du bateau anglais, revint plus tard sur les lieux et récupéra ce qui restait d'or, soit une valeur d'un million de livres sterling. Ni plus, ni moins.

 Il ne faut pas chercher de morale dans les affaires de trésor. Le major Sippé, pour son malheur, supportait mal la mer. Il n'était pas sur place au moment où Truck avait récupéré l'or et les pierres précieuses. Comme dit Mamie, la recherche de l'or du Tubantia ne lui rapporta pas un kopeck. Pendant des années, il vécut d'expédients, buvant de plus en plus, fumant au-delà du raisonnable. Il se maria avec une Française, il en eut un fils. Après quoi, il descendit la pente. Vers 1969, on le trouva un soir ivre mort dans un ruisseau. On l'emporta à l'hôpital. C'est là qu'il mourut, "misérable et seul".

 

 O'Donnagain avait trahi le secret du Tubantia. Ayant trahi, il devait payer. d'où le poignard qui le frappa en plein coeur, près de la place Vendôme.

 Et Paul Truck ? Tout était vendu. Ses propriétés, ses meubles, sa Rolls, et même sa garde-robe. Il gagna Boulogne, anonymement, et désormais travailla pour le compte d'un mareyeur. On le vit débarquer des caisses de poisson. Il avait un frère riche. Mais un Paul Truck peut-il en venir à tendre la main ?

 L'hiver de 1935, une congestion pulmonaire le terrassa. Il dut garder la chambre, une chambre misérable d'un hôtel à matelots, l'hôtel du Faisan. Son état s'aggrava, son frère fut prévenu. Il arriva aussitôt et paya l'hôtel, le médecin et les médicaments.

 Une femme se présenta, jeune encore, toujours belle. C'était Mary. Elle tendit au frère de Paul Truck un bracelet de diamants. Elle ne voulait pas voir Paul. Elle craignait qu'en le retrouvant, il ne sentit plus encore la différence entre son brillant passé et son actuel dénuement. Ce bracelet, c'était Paul qui lui avait offert. Il fallait le vendre. Il fallait que captain fut transporté dans une clinique. Le frère remercia Mary, mais refusa le bracelet. Il était sûr que dans cet hôtel, Paul était bien. Il entendait les rires des matelots, leurs chants, le bruit de leurs bottes. Par la fenêtre pénétraient le cri des mouettes et les sifflets des bateaux.

 C'est là, à l'hotel du Faisan, quelques jours plus tard, que mourut, pauvre et sans rien regretter, l'homme qui avait tenu entre ses mains l'incroyable trésor du Tubantia.

 

 Fin de l'histoire.

Depeche"Mata-Hari...

 

 Le nom possède tous les prestiges de l'exotisme. Il semble parer celle qui le portait des mystérieux attraits de l'Orient. Quand Paris apprit, au mois de février 1917, qu'on l'avait arrêtée, ce fut une immense surprise. Cette femme si belle, cette "danseuse sacrée hindoue" qu'on avait applaudie un peu partout et sur qui les critiques de danse s'étaient extasiés. L'étonnement devint de la stupéfaction qond on sut que Mata-Hari était prévenue "d'espionnage, complicité, intelligence avec l'ennemi, dans le but de favoriser ses entreprises". 


 Mata-hari, une espionne ? Ceux qui l'avaient connue ne parvenaient pas à le croire. Il jurèrent qu'il y avait là un mystère. Les bruits couraient, plus fantastiques les uns que les autres. Coupable ? innocente ? Sur son cas, on s'affrontait avec passion. Mais on s'affrontait dans le vide puisque l'instruction fut secrète et le procès se déroula à huit-clos. Après la mort de Mata-Hari, la controverse continua. Il y eut des témoignages allemands, français, hollandais, espagnols. Tous contradictoires. Un seul espoir, pour les historiens d'éclaircir l'affaire : le dossier. Mais les ordres étaient formels. pas de publication jusqu'à nouvel ordre. Or, par une chance extraordinaire, inespérée, ce fameux dossier fut ouvert en 1964 par ma Mamie ! Elle a donc pu mener une enquête, non plus sur des fonds mouvants, mais en terre ferme. Mamie a donc pu suivre à la trace la vrai Mata-Hari... 

 

 La petite Grietje - diminutif frison de Margaretha - n'avait vu le jour ni aux Indes, ni à Java ; mais à Leeuwarden en Hollande, le 7 aôut 1976. Elle entra comme interne à l'école normale d'institutrices de Leyde. Elle était déjà très jolie, grande, mince, féline, avec un visage étrange aux yeux veloutés, allongés en amande. Le tour encadré d'une chevelure noire surabondante, "brun foncé aux reflets d'or". Le nez, certes, était trop fort ; mais si elle souriait, on ne voyait plus que des dents éclatantes dans une bouche douée d'évidentes promesses sensuelles.

 

 Elle n'obtint jamais son diplôme d'institutrice. Le directeur de l'école - un excellent homme, jusque-là sage et digne - perdit la tête en la voyant. L'amour qu'il lui avait voué fut bientôt la fable du pensionnat. Le directeur était d'une jalousie féroce. Il lui interdit toute sortie en ville - ce qui était une façon évidemment personnelle de prouver sa flamme. Il lui écrivait des lettres exaltées, se jetait à ses pieds en pleurant. Ma Mamie est formelle : Grietje trouva d'abord cela amusant, puis ennuyeux.  Elle quitta la pension. Le pédagogue crut mourir de chagrin.

 

 Elle avait dix-huit ans, maintenant. Naturellement, elle rêvait d'être aimée - sinon d'aimer. Dans son rêve, la jeune fille ne s'imaginait pas le prince Charmant autrement que sous l'uniforme d'officier. Elle-même avouera plus tard qu'elle adorait l'uniforme. Justement, un matin, au début de 1895, Grietje déploya le journal à la page des petites annonces et tomba en arrêt sur les lignes suivantes :

 Capitaine des Indes, passant son congé en Hollande, cherche femme à sa convenance, de préférence un peu fortunée. Lettres, etc...


 Gretje ne semble pas avoir hésité longtemps. Elle écrivit à l'adresse indiquée et glissa sa photo dans l'enveloppe. Le célibataire s'appelait Rudolf Mac Leod. Mais ses intimes l'appelaient John, du nom de son père. A sa stupéfaction, John reçut quinze lettres de fiancées éventuelles. parmi elles, il y avait celle de Mlle Margaretha Zelle. Il y avait aussi sa photographie...

"Tu me demandes si j'ai envie de faire des bêtises ? Et bien, Johnie, plutôt dix qu'une seule. Vas-y, tu sais, dans quelques semaines je serai ta femme."

 Ces lignes sans ambiguïté étaient écrites par une jeune fille de dix-huit ans à un officier célibataire de trente-neuf ans. La suite ? La rencontre eut lieu, le dimanche 24 mars 1895. Le capitaine, ébloui, le montra avec une insistance sans discrétion. Quant à elle, le fait d'avoir vu John en uniforme fut le "Sésame ouvre-toi" qui, après un excellent déjeuner, les conduisit dans une voiture bien close. Le lendemain, dans une lettre à son "John chéri", Grétha - c'est ainsi qu'il l'appelait - évoquerait cette voiture "aux glaces embuées". Et elle signait : "ta petite femme future qui t'aime tant." Six jours plus tard, ils étaient fiancés.

 La correspondance qu'à pu retrouver Mamie est particulièrement éloquente. Gretha appelle John "mon chérie", "mon chéri à moi", "mon trésor à moi", "mon chéri unique", "mon ange chéri". "Elle se réjouit sans le moindre complexe : "Quelle veine que nous ayons tous les deux le même tempérament ardent. Non, je ne crois pas que toutes ces jouissances puissent jamais prendre fin." Ou bien : "Sois amoureux, mon trèsor, car moi je le suis tout autant, et rattrape-toi bien quand je viendrai." Ou encore : "Ne crains pas que je sois indisposée, je viens de l'être exactement à la date et naturellement c'est passé depuis quelques jours. Tu pourras donc me demander demain ce que tu voudras...Le mois suivant, elle n'était pas "indisposée". On hâta le mariage. Quelques mois plus tard, elle accouchait d'un fils Norman.

 

 "Ah si par exemple, la peste pouvait me délivrer de cette créature, je pourrais redevenir heureux. Parfois, je n'y tiens pas avec cette coquine autour de moi. Mais que faire pour m'en débarrasser ? Avec ou sans scandale, ça m'est égal." Avant que Mac Leod puisse écrire une telle lettre à propos de sa femme, quelques années auront passé.

Malgré la naissance d'une petite Louise, les liens se sont vite relâchés. Tout était fondé entre eux sur une flambée sensuelle qui, fatalement, s'est peu à peu éteinte. Alors, ils se sont vus tels qu'ils étaient : lui, autoritaire, brutal ; elle coquette, dépensière, parfaitement amorale. Fin de l'histoire.

 Le 30 août 1902, le tribunal d'Amsterdam rend une ordonnance de non-conciliation entre les époux Mac Leod. Cette fois la séparation est bien consommée. A aucun prix, le commandant ne veut plus vivre avec sa femme. Et comme elle n'y tient pas davantage...


 Ou aller ? Pas un instant, elle n'envisage de retrouver la vie étriquée de son adolescence. Alors que faire ? Alors,  elle se souvint de sa vie à Java. Là-bas, elle avait lu de gros ouvrages sur les religions orientales - des ouvrages où l'amour physique est étudié à l'égal d'une science. Plus tard, on retrouvera chez elle notamment un Kamasutra soigneusement coché et annoté. Elle avait aimé les danses sacrées, observé les rites de ces femmes que les religions vouait à la danse. Pourquoi ne restituerait-elle pas aux Européens le secret de ces danses javanaises, quasi inconnues ici ? ... Sur cette idée, elle rêva longtemps. Puis elle se décidé. Elle partit pour Paris.

 

 13 décembre 1905. On a rarement vu, dans les salons du musée Guimet, une assistance aussi brillante. C'est que le "tout Paris" a appris qu'une danseuse hindoue, du nom de Mata-Hari exécuterait ce soir-là des danses rituelles. Quand paraît la Bayadère, Mata-Hari... Autrement dit, Grietje Zelle, ou Gretha Mac Leod, comme on voudra, quelle incroyable transformation ! Depuis qu'elle est à paris, peu à peu, avec une obstination savante, elle s'est appliquée à parfaire sa nouvelle personnalité. Elle s'est exhibée dans des salons, sollicitant des cachets médiocres. Elle a posé pour des peintres. Elle a ajouté, pour équilibrer un budget difficile, la prostitution de circonstance. Ce soir, au musée Guimet, elle joue une carte capitale. Elle le sait.

 

Résultat des courses : "Le ventre se gonflait, dit Louis Dumur. La peau se tordait, appelait, s'offrait... Mata-hari se donnait... Une ivresse de haschich empoignait la salle. Dans la pénombre bleue s'entendaient des respirations oppressées, des halètements, des râles." Il est assez cocasse de feuilleter la presse au lendemain de cette soirée mémorable. Pas un critique n'a flairé la supercherie, la fausse Hindoue, la fausse Javanaise. Ils ont "marché". Tous. On la déclare "sombre, sauvage, ravissante et idéale". Elle "interprète avec un art pénétrant et hardi, et qui retient, comme une fleur garde un arôme, toute la saveur sacrée de la vielle Asie". Etc Etc...

 

 Et du jour au lendemain, d'une heure à l'autre, Mata-Hari devint célèbre. En cela, comme dit Mamie très justement, Gretha, fausse Hindoue, fut plus heureuse que Lola Montès, fausse Espagnole, sifflée à Covent Garden et à l'Opéra de Paris. Dans les cercles les plus intimes, elle dansait. Partout, on s'extasiait sur sa beauté.

 

 Est-elle vraiment belle ? C'est discutable. Etrange, surtout. Seuls les prestiges de la danse, le charme pseudo-oriental qu'elle avait su créer autour d'elle devaient agir sur ses admirateurs et la parer d'une beauté qui n'existait que dans leur imagination. Et les amants succédaient aux amants. Ils n'étaient pas toujours jeunes, ils n'étaient pas toujours beaux, mais toujours ils étaient riches.

 

 Un rapport de police qui figure au dossier désigne le banquier Rousseau - à ne pas confondre avec le douanier Rousseau -, comme l'un de ses entrepreneurs les plus généreux. Mata-Hari ne dédaignait pas de se rendre dans des maisons discrètes où elle accueillait les "clients" qu'on lui présentait. Une seule condition : qu'ils acceptent son tarif. Une rencontre avec la soi-disant Javanaise coûtait la somme exorbitante de milles francs.

 

 L'Europe voulut connaître l'illustre Mata-Hari. Les music-Halls de Rome, de Berlin, l'accueillirent. A Berlin, elle noua des amitiés inattendues : le Kronprinz, fils de Guillaume II, vint la voir danser. Une invitation s'ensuivit. La petite Hollandaise, maîtresse du fils de l'Empereur ! Elle en conçut plus que de l'orgueil. Du coup, elle s'attarda dans la capitale allemande. Comme de bien entendu. Elle revint malgré tout à paris.

 

 le jour de la déclaration de guerre, elle est de retour à Berlin où elle danse dans un grand music-hall. Ce jour-là, elle a même déjeuné avec le préfet de police. Il l'a raccompagnée chez elle en voiture... Mamie retrouve ensuite sa trace à Madrid. Que fait-elle à Madrid ? Elle aurait dansé plusieurs mois dans un music-hall. En même temps, elle aurait noué des rapports avec des agents ouvertement acquis à l'Allemagne. C'est alors qu'elle aurait éveillé les soupçons de l'Intelligence service. Mais soudain, elle rentre en France où on la voit en compagnie d'officiers. Rien que des officiers. Toujours son amour de l'uniforme ! Et toujours sa vie dispendieuse. 

 

 Durant l'été de 1916, un capitaine nommé Vadimir Masloff arriva en permission à Paris. il avait touché avant de quitter le camp de Mourmelon-le-Grand, un arriéré de solde considérable : cinq mille francs-or.

- Qu'est-ce que tu vas faire avec ce tas d'argent ? avait demandé le trésorier-payeur.

- Je dépenserai tout !

- Tu es un vantard ! A moins que tu n'achètes une maison ! On parie ?

- On parie !

 Arrivé à Paris, Masloff se rendit directement au grand Hôtel, où il loua un appartement au prix "fou" pour l'époque de quarante francs par jour. Dans le hall, un officier en partance lui présenta "une femme, une femme merveilleuse d'une beauté extraordinaire", racontera-t-il à ses camarades en rentrant à Mourmelon. C'était Mata-Hari en personne. Ils ne se quittèrent pas pendant trois jours et pendant trois nuits. Tout ce que sa maîtresse souhaitait, il lui achetait. Le résultat ne manque pas d'imprévu. "Une semaine après, conte ma Mamie, au milieu d'un repas, le trésorier fut appelé au téléphone. Quelques minutes après, il entra en souriant et dit à l'assemblée : "C'est Masloff qui me demande de lui envoyer par télégraphe vingt-cinq francs pour son voyage. Il n'a plus rien..." Elle l'avait plumé !

Le capitaine Ladoux - persuadé qu'elle bosse pour les Bosch -, va alors la suivre à la trace. Et la suite devient trop compliqué pour ma Mamie entre les noms de code (A F 44, H21), les espions, les informations, les Français, les Allemands... Bref, on débrieffe sur le début de la fin : Le 13 février, les policiers font irruption chez elle et l'embarquent. Elle est inculpée  d'"espionnage, complicité, intelligences avec l'ennemi dans le but de favoriser ses entreprises". Une heure plus tard, elle sera conduite à la prison Saint-Lazare. la porte de cellule n° 12 - celle des inculpés de marque, celle de Mme Caillaux, de Mme Steinheil, de Thérèse Humbert - se referme sur elle.

- Je suis décidée à dire toute la vérité...

Mais quelle était cette vérité ? On l'assaillait de questions. Elle répondait d'une voix sans timbre. Elle aurait pu nier, tout nier : à la vérité, le dossier se révélait étrangement mince. Des indices, des probabilités, des radiogrammes captés par la tour Eiffel. : c'était tout. Cela suffisait, certes, à démontrer qu'elle était au service des Allemands. Mais rien ne prouvait qu'elle leur eût fourni des renseignements. Ce qui frappait chez elle, c'était son air résolu et la forte intelligence dont elle faisait preuve à chaque instant. Elle ne niait rien de ce que lui reprochait l'accusation et elle avait réponse à tout. Elle aimait à se proclamer vicieuse, elle contestait seulement l'évidence : courtisane, oui, espionne, non."

 Elle fut condamnée à mort.

Le jugement ? Elle l'écouta impassible, raide et blême. Puis elle haussa les épaules et sourit.

 Quand à l'aube du 15 octobre, le groupe sinistre pénétra dans sa cellule, Maître Clunet se pencha sur elle :

- Marguerite, si vous voulez... enceinte... le code Pénal... Dites que... c'est l'article 27...

Alors, Mata se dressa, brusquement, en rejetant la couverture. Assis, les jambes nues, elle dit, avec un mouvement de révolte, d'une voix forte :

- Non non, je ne suis pas enceinte. Je ne veux pas recourir à ce subterfuge.. Inutile de m'examiner, je vais me lever... D'un bond, elle fut debout. Sa chemise de rude toile bâillait, laissant voir sa poitrine, sans qu'elle parût s'en préoccuper.

- Avez-vous des déclarations à faire ?

- Moi ?fit Mata-Hari dont la voix vibra soudain. Je n'ai pas de révélations à faire et, si j'avais quelque chose à dire, ce n'est pas à vous que je le dirais.

- Joue.

Un sourire de Mata-Hari. Son ultime sourire à son dernier public. A son avocat, son pasteur, elle envoyait des baisers de sa main qui battait le vide.

- Feu !... 

Une détonation. Une seule. A terre, gisait un cadavre sanglant. Le coup de grâce... Tout était fini. Il ne restait plus rien de Mata-Hari que sa légende. C'était un matin froid, le 15 octobre 1917.

1917, c'est "l'année trouble". C'est le temps de l'offensive manquée de Nivelle. C'est le temps de la crise du moral, des mutineries. Quand on fusillait au front des soldats de vingt ans, pour simple refus d'obéissance, les magistrats militaires pouvaient-ils avoir pitié d'une Mata-Hari, dont les relations - fructueuses - avec les Allemands avaient été prouvées ?

Malgré tout Mamie a éprouvé un certain malaise, quand elle a tourné les pages du dossier, quand on ne découvre aucune preuve palpable, aucune mention précise d'une renseignement déterminé.. Comme elle m'a dit : on a condamné Mata-hari parce qu'il était certain qu'elle était un agent allemand. Mais il y a des espions qui n'espionnent pas...

Quarante ans après l'exécution de la danseuse, le lieutenant Mornet - devenu procureur général Mornet - égrena quelques souvenirs sur Mata-Hari.

 Pour lui, c'était "une petite bonne femme sans envergure, sans classe et sans intérêt". Et il eut cette phrase inouïe :

- Entre nous, il n'y avait pas de quoi fouette un chat !

 Il n'en avait pas moins requis - et obtenu - la peine de mort.

 

Collection "Mamie explore le temps"

journal"Avertissement.

 

Cet article fait parti de la collection "Mamie raconte Hugo". Il s'adresse aux personnes qui aiment ma Mamie, Victor Hugo ou tout simplement les jolies mariages !

 

Victor est ruiné. Il n'a plus un sou. Mais qu’importe pour lui la pauvreté ? Au diable l'avarice comme dit Mamie ! La seule chose qui compte c’est l’interdiction continuelle de rencontrer Adèle. C’est qu’il meurt d’amour pour elle. Je dis bien : il meurt.

 Pire, il est à bout. Oui, elle l'aime. Mais comme toutes les femmes qui aimeront Victor Hugo, elle a du mal à le suivre. Victor fait le forcing, il sort le grand jeu. Le lot du joueur est de sans cesse doubler sa mise. Il passe au plan B en se faisant remarquer dans la presse. Le geste est là. Il est beau. Mais les parents d'Adèle ne bronchent pas et restent inflexibles. 

 

 Eperdument, il cherche une porte de sortie. Une solution, une seule : ne plus se contenter de suivre - de loin - les pas d’Adèle. L’approcher, lui parler. Chercher l’occasion. Il court sur les traces de celle en qui il a placé toute son espérance. Rue Bourbon-Villeneuve, Palais Royal... Chaque fois, Adèle la futée a aperçu son amoureux. Elle l’aime toujours ! Ils se voient mais ils ne se parlent pas. Mamie l’affirme de source sûre, ils ne se sont pas parlé une seule fois entre le 26 avril et le 11 octobre 1820. Il a tenu six mois !

 

Ils vont se fâcher avant de se réconcilier. Cela dure guère. Victor souhaiterait qu’Adèle lui écrive plus souvent mais Adèle tremble toujours que leurs relations secrètes se découvrent. Du coup, ils se fâchent de nouveau. Rassurons-nous, la correspondance reprendra et ils se reverront. Et puis, ils se fâcheront de nouveau, se réconcilieront encore. François Mauriac : "Quand un homme se souvient d’une époque où il aimait, il lui semble que rien ne s’est passé pendant ce temps-là."

 

Il s’est passé que Victor s’est mis à composer un roman.

Oui, un roman. Un roman qui n’a été entrepris que pour compenser l’absence d’Adèle. Toujours elle ! 

On en est là quand le malheur frappe les Hugo. C’est Adèle qui raconte le drame en quelques phrases naïves - d’autant plus touchantes :

"La mère de Victor est morte. Nous voilà devant l’inflexible. Vous pleurez, vous criez, vous vous tordez, vous essayer de ranimer ce cadavre, il est de glace. Aucun souffle n’échauffera cette lèvre ; pas une larme ne mouillera cette paupière. Si vous remontez de l’homme à l’enfant, vous trouverez votre mère. Penchée sur vous, âme et corps, elle dirigea vos pas incertains et votre pensée balbutiante. Jamais elle ne vous railla et gravement vous reprenait. Vous sanglotez à vos souvenirs. La mère grandit avec vous, la flamme s’affermit sur votre front... De la mère et du guide, rien, pas même le fantôme."

Jamais Victor n’a éprouvé l’impression d’une solitude aussi accablante. Revenant, l’âme glacé, du cimetière, il s’interroge : quelle raison lui reste-t-il d'exister ? Ce père qui vit à Blois ? Il ne sait rien de lui. Le frère aimé ? Il est bien lointain. Eugène ? Mieux vaut ne pas en parler. Sa fiancée ? Il sait qu’elle continuera de lui être refusée par ses parents. Pourtant, c’est vers Adèle qu’il ira. Et Victor courut la voir. Il découvre les fenêtres toutes illuminées. Il entend de la musique, des rires aigus qui montent de l’ombre du jardin. De leur jardin ! Il se glisse entre les arbres et aperçoit Adèle en robe blanche qui danse et qui rit ! Le coup est rude. Un choc affreux qu’il n’oubliera jamais.

 Le lendemain, Adèle se promène dans le jardin. Elle voit soudain Victor devant elle. Il est si pâle qu’elle comprend aussitôt. Elle s’élance vers lui :

 - Qu’y a-t-il donc ?

 - Ma mère est morte. Je l’ai enterrée hier.

 - Et moi, je dansais !

 

 Ensemble, les sanglots montent de leurs gorges.

 

 C'est la fin de sa période la plus dure. Aucun nuage n’assombrira plus l’horizon. Ni celui du poète, ni celui du fiancé.


Le mariage sera célébré le 12 octobre 1822. Sitôt le repas achevé, on danse. Il faut reconnaître qu’elle est bien jolie, dans ses voiles blancs, Adèle Hugo, son visage radieux cerné par les torsades noires. Et mince, si mince ! Au fait, tant qu'on y est, n’est-il pas beau, lui aussi, le marié ? Les invités, à qui mieux mieux, répètent que ce bonheur fait plaisir à voir. La fête s‘achève. On les conduits à leur chambre. Ils sont seuls.

 Enfin ! 


Mamie sait tout de Hugo. Ce qu’il n’a pas dit sur lui-même, d’autres s’en sont chargés. Même ses nuits d’amour sont connues en détail. A commencer par la première. Serrant pour la première fois contre son corps celui de la bien aimée, il lui a prouvé neuf fois son désir.

 C’est beaucoup. C’est trop.


Il écrit : "L’homme a reçu de la nature une clef avec laquelle il remonte sa femme toutes les vingt-quatre heures."

 

Charmant.

 

Collection "Mamie raconte Hugo"Victor et Adèle se marientVictor et Adèle ;  Les châtiments de Mamie ;  L'éveil du petit Hugo

journal"Avertissement.

 

Cet article fait parti de la collection "Mamie raconte Hugo", il s'adresse à toutes les personnes qui aiment ma Mamie ou Victor Hugo. Ou les deux !

 

 L’un des tout premiers poèmes écrits par Victor sera dédié à sa mère, pour le jour de sa fête. Il doit dater de la fin septembre 1815 :

C’est en vain que le soir, le malheur qui m’oppresse

M’ôte la liberté

Je vais faire éclater la joie et la tendresse

De ce coeur enchanté.

 

Car il écrit des vers, Victor. Nous voilà au coeur du problème : pourquoi écrit-il des vers ? Pour une femme peut-être...

 

 Une femme qui n’a pas seize ans. Elle est belle, Adèle Foucher. L’étrange de l’affaire, c’est que les parents n’y ont vu que du feu de toutes ces soirées organisées autour du feu. Ils n’ont rien vu de ce qui est flagrant : à chaque instant, Victor quittait son livre des yeux, à chaque instant, c’est Adèle qu’il regardait.

Où en est-il, Victor, avec les femmes ? Nulle part. Nous avons surpris depuis l’enfance, la continuité d’un intérêt qui ressemble à de l’avidité. Ces jeunes femmes qui mettent leurs bas, ces chevilles entrevues, ces jarretelles qui frémissent et le font frémir, ces dos nus, la peau mate de Pépita, les élans mal contrôlés que lui inspire Mme Lucotte, tout cela n’est pas seulement le signe que Victor est intéressé par la femme, mais celui qu’elle le fascine.

Mamie qui connait l’avenir et sait que l’octogénaire Hugo restera doté d’un tempérament flamboyant, elle peut facilement imaginer les élans d’un adolescent tourmenté par la puberté. Seulement voilà, les femmes, il se contente de les dévorer des yeux - de loin.

 De très loin.

 

Alors rien ? Rien. Il est vierge et il en est fier parce qu’il se garde pour celle qu’il aime. Un point, c’est tout.

Un garçon de 17 ans qui occupe des soirées entières à regarder une fille. Une fille de 16 ans croyant n’être pas devinée, qui regarde ce garçon : voilà qui promet des lendemains auxquels le destin peut associer soit des chagrins accablants, soit des joies sans limite. Tout dépend évidemment du destin.

Un soir, Victor et Adèle se font des déclarations d’amour. Ce soir-là, ils se séparent, ivres tous les deux - mais elle avec plus de retenue que lui - du bonheur le plus pur, celui de l’amour sincère, avoué, partagé. Le premier. "Après ta réponse, mon Adèle, j’ai eu un courage de lion."

 

 Ils vont alors s’écrire régulièrement. En secret. Car il n’est pas question de confier cet amour-là à leurs parents. Cela ne se fait pas. Et puis, n’oublions pas que nous sommes en 1819 et que c’est les parents qui choisissent pour leurs enfants.

 

 D'emblée, ils se proclament mari et femme. Victor déteste le mot fiancé qu’il trouve conventionnel et douceâtre. Leur amour demeure pur, comme au premier jour. Les lettres ? Elles sont passionnées mais l’on y chercherait en vain cette légèreté, ces fantaisies, dont les amants aiment à semer leur correspondance.

 Ses lettres à elle ? Mamie ne partage pas l’opinion de ceux qui, les lisant, ont cru pouvoir l’accabler. Certes, elle fait des fautes d’orthographes, et des grosses, elle use d’une langue souvent pauvre - ce n’est qu’après 40 ans de vie commune avec Hugo qu’elle deviendra écrivain, preuve que cela s’apprend. 

 Lui n’en peut plus, il craint de la perdre. Une idée lui traverse l’esprit : pourquoi ne l’épouserait-il pas secrètement ? Il passerait une nuit avec elle et se tuerait le lendemain. "Ainsi tu serais ma veuve. Un jour de bonheur vaut bien une vie de malheurs..." Imparable !

 On en est là quand, le 26 avril 1820 - un an exactement après l’aveu -, la foudre s’abat sur eux. Ce jour-là, Adèle laisse tomber une lettre de Victor devant sa mère qui aperçoit la feuille blanche, couverte d’une fine écriture. D’un air irrité que sa fille ne lui connaissait pas, elle s’écrie : Qu’est-ce que cela ? Dis-le moi. Je le veux. C'est la fin de leurs rencontres clandestines et de leur correspondance. Et entre elle et lui, l’ignorance de ce que fait l’autre, de ce qu’il pense. L’attente, la souffrance.

Le silence.

 

Collection "Mamie raconte Hugo" :  Victor et Adèle se marient ;  Victor et Adèle ;  L'éveil du petit Hugo ;  Les châtiments de Mamie

Ma Mamie m'a dit...

Madka Regis 3

 

COLLECTION "COMEDIE"

Mamie doit travailler plus pour gagner plus

Mamie, tu l'aimes ou tu la quittes

"Casse-toi pauvre Régis !"

Papi a été pris pour un Rom

Mamie est sur Facebook

Papi est sur Meetic

Il y a quelqu'un dans le ventre de Mamie

Mamie n'a pas la grippe A

La petite maison close dans la prairie

 

COLLECTION "THRILLER"

Landru a invité Mamie à la campagne...

Sacco et Vanzetti

Mamie a rendez-vous chez le docteur Petiot

La Gestapo française

Hiroshima

 

COLLECTION "SAGA"

Les Windsor

Mamie et les cigares du pharaon

Champollion, l'homme qui fit parler l'Egypte

Mamie à Tombouctou

 

COLLECTION "LES CHOSES DE MAMIE"

Mamie boit dans un verre Duralex

Le cadeau Bonux

Le bol de chocolat chaud

Super Cocotte

Mamie ne mange que des cachous Lajaunie

 

COLLECTION "COUP DE COEUR"

Mamie la gauloise

Mamie roule en DS

Mamie ne rate jamais un apéro

Mamie et le trésor de Rackham le Rouge

 

COLLECTION "DECOUVERTE"

Mamie va au bal

La fête de la Rosière

Mamie au music-hall

Mamie au Salon de l'auto

 

COLLECTION "SUR LA ROUTE DE MAMIE"

Quand Papi rencontre Mamie

Un Papi et une Mamie

Mamie fait de la résistance

Mamie au cimetière

24 heures dans la vie de Mamie

 

COLLECTION "MAMIE EXPLORE LE TEMPS"

Jaurès

Mamie embarque sur le Potemkine

Mamie et les poilus

Auschwitz

 

COLLECTION "FRISSONS"

Le regard de Guynemer

Mr et Mme Blériot

Lindbergh décroche la timbale

Nobile prend des risques

 

COLLECTION "MAMIE EN BALLADE"

Mamie chez les Bretons

Mamie voulait revoir sa Normandie !

La fouace Normande

La campagne, ça vous gagne...

Mamie à la salle des fêtes

Launaguet

La semaine bleue

Le monastère

 

COLLECTION "MAMIE FAIT SON CINEMA"

Memoria Viva

Les roses blanches

La scarlatine

Mon amant de Saint-Jean

Le temps qui reste

La java bleue

Générique de fin

Affiches

Ma Mamie M'a Dit

 

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Le Pique-Nique du Dimanche 

 

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Le Bal de la Rosière

 

Monestiès Noel

 

Les Vacances de 36

 

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Le Théâtre des Souvenirs

 

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Ils l'ont dit...

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"Dans ma recherche de sourires sur les blogs, je suis passée vous lire. Et là, merci, merci à mon ordi de fonctionner normalement, merci à ma ligne internet de ne pas être coupée et merci a vous de m'avoir fait hurler de rire. Quand je me suis attaquée à Une histoire de marteau, j'ai vraiment pleuré de rire, mon mascara a coulé. J'ai donc retenu la leçon, pour les autres articles, c'est démaquillée avant de me glisser sous la couette le soir,  ou le matin tôt avant la douche que je viendrai vous lire. Merci de vos écrits, je vous jure que le plaisir est pour moi au rendez-vous." Marie

 

"Quand je lis votre blog, je retrouve l'impatience et la curiosité insatiable de mes huit ans et je me sens bien en vous lisant, et quand vos mots se font caresse, je fonds littéralement." Anne

 

"Bravo pour votre blog et le cycle de Hudson, vous l'avez parfaitement bien décrit et ça me plaît beaucoup." Geneviève

 

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