identité"On les aura.


Mamie était toute petite en ce temps-là, pourtant, elle se souvenait. De tout.

 

Depuis trois ans, on a tout demandé aux poilus. Ils ont tout donné. L’année précédente, des millions d’hommes ont été acheminés vers l’enfer de Verdun. Les Allemands étaient sûrs de percer à Verdun. Les Français ont tenu bon. "On les aura", avait dit Pétain. On les a eus. Mais à quel prix !


Un chiffre résume tout : à Verdun, cette année-là, près d’un million de combattants des deux camps sont tombés. Après quoi, partout à l’ouest, le front s’est enlisé. De nouveau, les hommes se sont enfouis dans leurs tranchées. Des Français ou des Allemands, qui attaqueraient les premiers ? Au printemps, les poilus ont su que ce serait eux. Un nouveau général préparait une offensive. Il s’appelait Nivelle. Cette fois, comme disait Mamie, on allait voir ce qu’on allait voir. Les boches étaient à bout. On allait entrer dans leurs lignes comme dans du beurre. Ils allaient s’enfuir comme des lapins. Même qu’on aurait sûrement du mal à les rattraper. D’ailleurs, Nivelle l’avait dit : "En quarante-huit heures, tout sera réglé."

La fameuse offensive de Nivelle allait aboutir au plus lamentable des échecs. Alors, quelques temps plus tard, très peu de temps, commencèrent les mutineries. Précisément, c’est pour s’être mutinés qu’à Maizy, cinq hommes attendaient la mort. Cinq hommes, dont le caporal Vincent Moulia. 

 

Mamie a rencontré Vincent Moulia. De tous les condamnés pour l’exemple en 1917, il était le seul, à 91 ans, qui puisse dire : j’étais là. Elle est allé le voir dans sa minuscule maison dans les Landes. Il avait bon pied, bon oeil, avec ses cheveux encore noirs, sa superbe moustache et son oeil malicieux. Il avait un peu perdu la mémoire, mais n’avait oublié aucune des chansons de ses vingt ans : les cantiques que lui enseignait son curé, l’abbé Verdier, et les paroles plus lestes qu’il avait apprises au régiment.

Moulia est né à Nassiet, le 25 mai 1888, d’un père inconnu et d’une mère journalière. Une enfance misérable, mais pas malheureuse. Un frère, Joseph. Vincent adore sa mère et il aime bien l’abbé Verdier qui veille sur lui plus que sur les autres gamins du village. Parce qu’il n’a pas de père.

L’école ? Il n’y va en tout et pour tout qu’entre huit et neuf ans. Le miracle, c’est qu’il saura quand même lire et écrire. Deux ans de service militaire, guère le temps de souffler, et c’est la guerre. Un matin, sur les murs de Dax, les petites affiches blanches : mobilisation générale. Moulia part le premier jour. Un saut au village pour embrasser sa mère. Elle pleure, la mère Moulia.

Le 23 août, il reçoit le baptême de feu. Toute sa vie, Moulia s’en est souvenu et l’a raconté aux siens. On marche, le fusil à la main, le sac sur le dos. Et puis, tout à coup, tac, tac, tac. C’est en face que ça tire. Ça siffle aux oreilles. A côté de vous, il y en a qui tombent. On avance quand même. La première fois, ça produit une drôle d’impression. Pourtant, il fait beau le 23. Ce qui cause le plus de peine à ces paysans des Landes qui marchent avec Moulia, c’est que les moisson ne sont pas faites. On avance à travers le blé mûr et ça serre le coeur.

Le soir, on fait les comptes. Il ne reste pas grand-chose du régiment. "Des pertes terribles", dit le capitaine.

Tout de suite, c’est la bataille de Charlerois. Pour se protéger des "marmites" qui arrivent en sifflant, dégageant une épaisse fumée noire, Moulia et ses camarades creusent des tranchées. Leurs premières tranchées. Il faut les quitter - très vite - pour attaquer. L’ennemi est là, devant. Une bataille qui dure deux jours. Et puis, il a fallu battre en retraite, sans un regard pour les cadavres derrière soi. Et ça continue. Un obus tombe près de Moulia, le recouvre de terre. Il se relève, s’étonne d’être vivant. Les Allemands chargent. Moulia en voit un qui fonce sur lui, baïonnette en avant. Cette baïonnette, l’Allemand la pointe sur la figure de Moulia. Il lui fend la joue. Ecoutez Vincent Moulia :

- Mais moi aussi, j’avais une baïonnette, elle était plus longue que la sienne. Je la lui ai passée en travers du corps. Je perdais tout mon sang, je voyais plus clair. Alors j’ai rampé dans les luzernes. j’ai fait moi-même le pansement. Et puis, j’ai rencontré mon capitaine. Il était grièvement blessé. Je l’ai chargé sur mes épaules, je l’ai emmené en arrière.

 

C’est la première action d’éclat de Vincent Moulia. Pour avoir sauvé son capitaine, on le fait caporal. Il n’est pas peu fier.

Ensuite, il est à la bataille de la Marne. Il marche, il tire, il tue, il marche encore, il tue encore. On l’a gagnée, cette bataille de la Marne.

L’histoire de Moulia, dans les mois qui suivent, ressemble à celle de tous ses camarades, de ses frères en courage et en malheur. Il se bat. Il résiste quand on le lui dit. Il attaque quand on le lui en donne l’ordre.  Enfin Moulia a eu droit à une permission qu’il est allé passer dans son village. Il a retrouvé la mère Moulia, bien contente de revoir son fils. Celle qu’il a retrouvée aussi, c’est Berthe. Une cousine. Il la fréquentait un peu avant la guerre, histoire de ne pas aller au bal tout seul. Moulia l’aime bien, la Berthe. Elle aussi l’aime bien. A la faveur de cette permission, ils décident de se fiancer. On se mariera quand la guerre sera finie. Sûrement, ça ne peut pas durer encore longtemps.

 

Jusqu’au mois de juin, le 18ème est en première ligne. De part et d’autre du front, les tranchées se font face. Comme les autres, le 18ème s’est enfoncé dans la terre. Il est devenu un régiment de taupes. Pendant des mois, pendant des années, Moulia, comme des millions d’autres, va vivre dans la terre.

 

Des tranchées ? Des trous misérables. Des fossés hâtivement creusés, dans la boue desquelles on s’enfonçait jusqu’aux chevilles, parfois jusqu’aux mollets. Il fallait vivre dans la boue, tirer dans la boue, manger dans la boue, dormir à même cette boue. Et l’hiver, quand elle se solidifiait, il fallait lutter contre un autre ennemi : le froid. Pendant l’hiver 1914-1915, des milliers de soldats eurent les pieds gelés. Des souffrances indicibles. Au moins si l’on pouvait manger ou boire quelque chose de chaud ! Quand les gamelles arrivent dans la tranchée, apportées par "l’homme-soupe", tout est froid. d’ailleurs, "l’homme-soupe" n’est pas toujours au rendez-vous. Comme il doit passer à découvert, il est souvent abattu. Des deux côtés, des tireurs d’élite excellent à ce jeu facile.

Dans les tranchées : des poux - on les appelait les "totos" - et des rats. Des démangeaisons intolérables pour les uns, des morsures pour les autres. Mais le pire était l’odeur. Les cadavres peuplaient le no man’s land entre les tranchées. Impossible d’aller les chercher. Ces cadavres pourrissaient, surtout l’été. 

N’oublions pas le bruit. La mitraillade, la fusillade, la canonnade. Quand un obus s’abattait sur la tranchée, c’était l’horreur à l’état pur. 

Toute une génération a vécu ça, supporté ça. 

Et puis, il y a les attaques. Les hommes sont là, prêt à bondir. Le lieutenant a les yeux sur sa montre. L’heure H. "En avant ! En avant !" D’en face part un feu roulant. Chacun sait qu’il va falloir s’exposer à ce feu. Pourtant, ils sortent. Tous. Ils avancent sans regarder ceux qui tombent dans la boue pour ne plus se relever.

Un matin, Moulia s’élance à l’assaut avec sept autres. Les sept autres sont tués. Moulia s’en tire blessé à un bras. On le transporte à l’arrière, on le soigne.

L’arrière où c’est un autre enfer. Les chirurgiens opèrent vingt-quatre heures d’affilée, à la chaîne. Même eux s’effarent devant les horribles déchirures de certains. On apporte un blessé, les deux mains arrachées :

- Qu’est-ce que tu fais dans le civil ?

- Sculpteur.

Dès que la blessure de Moulia est refermée, on le renvoit au front, sous Douamont. Une belle rentrée.


Début 1917, on aurait dit que l’hiver ne voulait pas finir. Un temps abominable. Le café et le vin gelaient. On découpait le pain à la hache ou à la scie. Avril était venu et on grelottait toujours. C’est alors que le général nivelle a déclenché sa grande offensive. Le 16 avril, à 6 heures du matin, l’attaque a commencé, la bataille s’est engagée. A 7 heures, la bataille était perdue.

 

En temps de guerre, les nouvelles courent vite. A Craonne, Moulia et ses camarades ont su tout de suite la vérité. Que les Allemands avaient tenu bon. Que Nivelle était un incapable. Que les pertes étaient énormes. Des soldats lancés sur les mitrailleuses ennemies comme à l’abattoir, les blessés abandonnés sur le terrain. L’excuse de Nivelle : il n’avait pas envisagé de repli...

 

La grande guerre :

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